Chapitre 1 : La clef

La nuit s’était installée depuis longtemps sur la capitale d’Almavara et sur El Palacio del Cielo, la résidence du roi Céleste. Dans le bureau du souverain, au premier étage, seule une petite sphère dorée illuminait une grande table centrale : une carte vivante du monde.
On y voyait les quatre continents, les quatre grands fleuves se jeter dans un gouffre obscur, et, au centre, flottait encore la canopée d’Yrraleth, dernier vestige de l’Arbre-Monde brisé. Elle ne tenait plus que par la magie ancienne, elle voilait toujours l’Abîme, tandis que sa fière couronne montait jusqu’au dôme du ciel. Par temps clair, on la distinguait vraiment, là-bas, au milieu du monde. Ce n’était pas une légende.
Aucun bruit ne se faisait entendre dans la pièce. Les arbres à l’extérieur s’étaient tus eux aussi. Pas un bruissement, pas un souffle de vent. Le calme… absolu.
Le silence avant la tempête ?
Un talon claqua sur le sol en marbre. Puis un autre pas. Une silhouette d’homme, vêtue de blanc, s’esquissa sous la faible lueur du disque. Les quelques broderies dorées scintillaient par instants, au rythme de son souffle.
Il s’approcha jusqu’à frôler le relief de la maquette. Le souverain en fit le tour, ses doigts glissant lentement sur la moulure encerclant les fleuves et les continents. Il s’arrêta.
Ses yeux, camouflés par l’obscurité, brillaient d’un désir muet. Ils ne quittaient pas la canopée suspendue au centre du monde miniature. Il tendit la main, comme pour la caresser, puis la retira à peine, à trois ou quatre millimètres tout au plus.
— Ce n’est pas le moment.
Il avait chuchoté. Sa voix grave, même inaudible, ressemblait à du miel. Un coup de vent chaud balaya le bureau. La grande porte-fenêtre, restée ouverte, fit trembler ses battants. Des feuilles d’arbres se glissèrent à l’intérieur de la pièce, tandis que les plantes proches de l’ouverture frémirent sous la caresse.
Un coup léger frappé à la porte lui fit redresser la tête. Qui le dérangeait si tard dans la nuit ? Cela ne pouvait être que ses conseillers, ou l’un d’eux.
— Entrez !
La porte s’ouvrit.
Julio César Navarro et Manuel Quiroga s’avancèrent jusqu’à une distance mesurée. Ses deux conseillers les plus fidèles. Ils lui obéissaient, quel que soit le commandement donné. En même temps, ils faisaient partie de l’Ordre de l’Œil-Creux ; autrement dit, ils lui avaient prêté un serment magique inaltérable. Leur vie était en jeu. Même sans cela, ces deux hommes auraient vendu leur famille pour être à ses côtés.
Lucierio ne voyait pas leurs visages, juste un rai de lumière dessinant le contour de leur physionomie. Leurs bustes s’inclinèrent profondément et, d’une voix atone, s’exprimèrent en chœur :
— Nous vous présentons nos respects, ô roi Céleste, et qu’une longue vie vous soit accordée.
Lucierio ne bougea pas. Il attendit d’interminables secondes avant de leur permettre de se redresser. Ses deux subordonnés, pourtant habitués à son comportement dominateur, ne pouvaient s’empêcher de transpirer sous le poids de son silence prolongé.
— Qu’avez-vous donc à nous dire à cette heure tardive ?
Lucierio crut voir leur tête bouger légèrement, comme si ses deux conseillers se consultaient du regard. Mais parvenaient-ils même à se voir dans l’obscurité ?
Son index attira l’orbe près de lui, et d’un mouvement de ses doigts longs, la sphère augmenta légèrement ses rayons lumineux. Lucierio vit leur visage. Les ombres qui jouaient sur leur peau donnaient l’impression de masques d’acteurs tristes ou inquiets… oui, et en même temps…
Sa propre figure apparut enfin pleinement à la lumière. Une peau lisse, des traits jeunes, presque trop jeunes pour un roi aussi redouté. Il paraissait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans, pas plus. En réalité, il en avait vingt-sept. Cette jeunesse apparente ajoutait à son mystère, et rendait ses colères plus glaçantes encore.
— Parlez ! Nous n’avons pas de temps à perdre.
Julio écarta un bras et s’exprima, comme à son habitude, en premier. L’homme était grand et élancé. Son visage arborait souvent un sourire fin sur les lèvres, comme s’il se moquait de son interlocuteur. Même en sa présence, il avait toujours cette expression… Lucierio n’aimait pas cela, mais il le tolérait parce que Julio César Navarro était un génie, certainement l’homme le plus habile et rusé qu’il eût jamais rencontré. Un exécuteur de premier ordre.
Certes, Lucierio le considérait comme son premier couteau, mais il savait qu’un jour, il perdrait patience.
— Votre Majesté, nous avons trouvé la clef.
Julio s’interrompit, attendant la réaction de son souverain. Le silence se prolongea plus qu’il ne l’aurait espéré.
Une traînée sombre et glaciale remonta le long de son cou. Il sentit son souffle s’écourter, ses poils se hérisser comme à l’approche d’un prédateur. Ses entrailles se tordirent avec violence, et un vertige fulgurant effaça ses pensées. Son esprit devint blanc, aveuglé par l’écho du serment. Ce lien n’avait rien d’un symbole. Il était réel, organique, odieux. Il le dévorait s’il mentait.
L’étreinte se desserra brutalement. Il put enfin inspirer à nouveau.
La stupeur agrandissait les yeux sombres du roi. Puis l’excitation anima son regard.
— Qu’avez-vous dit ?
Au même moment, une bourrasque balaya le bureau, et quelques feuilles volèrent dans la pièce. Une odeur d’humus et une sensation d’humidité envahirent l’espace, annonciatrices d’un prochain orage.
Lucierio n’y fit pas attention ; ses yeux brûlants ne quittaient plus son subordonné.
Pour une raison qu’il ignorait, Julio ne souriait plus. Son expression était des plus sérieuses, à présent.
— Elle se trouve sur le continent de Tzayollan, à la cour de Yaxollan.
Lucierio ne laissa pas entrevoir son trouble. Donc, ses recherches n’étaient pas vaines ! La clef existait bel et bien, malgré l’interdiction. Un frémissement le parcourut. Mais des quatre continents, sa clef se trouvait au Sud. Dire qu’il était contrarié serait un euphémisme. La tâche ne serait pas si simple, avec tous leurs shamans… et ce peuple de sauvages !
— Et il n’y a pas qu’une clef, mais trois.
Lucierio tressaillit, mais n’eut pas le temps de penser.
— L’un est un bébé, il est exclu d’office. Ensuite, il y a une jeune fille de douze ans…
Le regard noir que lui lança son maître lui fit comprendre qu’il était hors de question que ce dernier se compromette avec une mineure. Il continua, tandis que la sueur commençait à perler sur son front… la dernière proposition n’était pas non plus des plus simples.
Un craquement sourd le fit sursauter — et pas que lui. Manuel, qui l’accompagnait et qui jusque-là était resté muet, tressaillit violemment lui aussi. Seul le roi Céleste paraissait de marbre. Mis à part son regard intense, le reste de son corps semblait figé. Il déglutit discrètement et reprit, tandis qu’à l’extérieur, la pluie s’abattait sur la terrasse, s’infiltrant rapidement dans le bureau.
Mais le roi ne bougeait toujours pas.
— Il s’agit d’un jeune homme, il devrait bientôt être un adulte…
— Tzayollan… leur cérémonie du passage à l’âge adulte, coupa le roi Céleste, songeur tout à coup. Les adolescents n’ont que dix-sept ans ?
— Oui, votre Majesté. Ils deviennent adultes plus rapidement que nous…
Un léger rire bas le coupa. Les poils se hérissèrent sur la peau de Julio, tandis que le roi bougeait enfin pour gagner les portes-fenêtres grandes ouvertes, qui laissaient entrer toute la pluie. Il ferma les battants et resta à fixer l’extérieur.
— Êtes-vous sûr de votre information ?
— Je ne me permettrais pas de vous mentir à ce sujet.
—Notre but a été atteint, votre Majesté, reprit Manuel avec calme. Nous attendons juste vos ordres pour que nous puissions le récupérer.
Le roi agita la main comme pour balayer ses propos.
— Quelles sont ses origines ? demanda-t-il, tranchant.
— Son père est originaire de Skamheim, et sa mère, de Lienhua.
Lucierio fit volte-face pour les observer, incrédule.
— Et il vit à Tzayollan ?
À peine avait-il fini sa phrase qu’il rit. Un rire franc. Inattendu. Incongru. Les deux conseillers du roi se figèrent, stupéfaits. Jamais, en toutes leurs années de service, ils ne l’avaient vu esquisser un sourire — sauf lorsqu’il tranchait un corps avec jubilation. Ce rire-là n’avait rien de sadique. Il était presque… joyeux. Et cela les glaça davantage.
Le rire s’éteignit brusquement, mais la lueur sauvage qui animait à présent les traits du roi leur fit comprendre qu’ils avaient réussi… au-delà des espérances de leur maître.
Lucierio tapa dans ses mains et les frotta. Un rictus étira ses lèvres.
— S’il passe la cérémonie du passage à l’âge adulte parmi les Tzayollans, il sera habité par un esprit… il fera partie de la tribu. Je n’aurai plus qu’à le tailler et le peaufiner, tel une pierre précieuse, pour qu’il ait aussi le sang des Valquians. Et il sera à moi ! Qu’on me l’apporte, et vite !
Sa voix trahissait l’impatience et son désir de possession.
— Votre Majesté, réalisez-vous qu’il s’agit d’un homme ? s’enquit Julio.
Il s’arrêta net, quand il croisa le regard de son maître. Sa gorge s’assécha, mais il ne le montra pas. Il était dangereux de se montrer faible face au roi Céleste.
— Je pensais pourtant que vous connaissiez notre devise… Il n’y a que des solutions, non ? Et l’Ordre de l’Œil-Creux va certainement m’en trouver une.
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