Une cérémonie à l’âge adulte de tous les risques…

Chapitre 2 – Le rituel de passage

Illustration faite par Dall-E

La pluie fine qui arrosait la jungle depuis une heure céda au vent. D’abord timide, puis, minute après minute, plus dur. Sigtrygg frissonna. L’humidité lui rongeait la peau. Rien d’inhabituel — sauf qu’aujourd’hui, c’était le rite. Il l’avait tant attendu. Mais ce ciel glauque, boursouflé… Un mauvais présage.

— Sigtrygg, ne t’en fais pas, mon garçon. Tout ira bien.

Les mots, dits avec douceur, furent arrachés par les bourrasques. Les ramures s’entrechoquaient ; le feuillage bruissait, serré.

— Maître… n’est-ce pas trop dangereux ?

Le chaman plissa les yeux, se pencha — comme si sa voix devait venir de loin. La pluie, d’un coup, se fit lourde. Sigtrygg leva la tête ; quand il la rabaissa, le chaman parlait déjà. Il n’entendit plus rien. L’âpreté des rafales cisaillait l’air. Sigtrygg banda ses muscles pour ne pas vaciller ; autour de lui, ses amis tombaient, balayés. Le vent, seul maître, donnait l’ordre du jour.

Les paupières de Sigtrygg papillonnèrent pour enlever l’eau qui le lavait à présent. Un rideau blanc masquait le paysage et, pour ne rien arranger, le sol s’était transformé en bourbier. Il se souvint des instructions de son père le matin même, alors qu’il quittait la maison :

« Quoi qu’il arrive, tu dois t’enfoncer dans la jungle. »

En disant cela, il avait levé les yeux vers le ciel et le crachin qui tombait déjà.

« Souviens-toi du but de cette journée : c’est d’obtenir ton animal totem ! C’est important, si tu veux vivre ici. »

Sigtrygg avait hoché la tête par automatisme.

Né à Tzayollan, fils d’un père skanari et d’une mère xianhua, il n’avait pas une goutte de sang tzaylane dans les veines, et pourtant, c’était la forêt de Tzayollan qui l’avait vu naître.

Il reprit sa marche, tout en s’essuyant le bas du visage. À présent, il n’avait plus personne vers qui se tourner. Il se dirigea vers la jungle… ou ce qui lui semblait être la bonne direction.

Ses pieds glissaient sur la glaise. Il trébuchait aussi sur les racines qui affleuraient la terre.

— Kào !

Son bracelet de cheville en cuir, signe de son lien avec Skarnheim, était trempé.

Aveuglé et transi, Sigtrygg entra dans la jungle. Là, le rideau de pluie s’était effacé. De grosses gouttes d’eau tombaient et, mêlées à la cacophonie des feuilles qui s’affolaient sous les coups du vent et de la pluie, il avait l’impression d’être devenu sourd. Avec sa course, le collier en jade que lui avait offert sa mère tambourinait sur son sternum.

Et dire qu’il s’était entraîné avec ses amis pour revenir victorieux de ce rituel. Mais jamais ils n’avaient affronté pareil déluge.

Sigtrygg n’était vêtu que d’un pagne, et ses pieds étaient chaussés de semelles faites de feuilles tressées avec de fines lianes. C’était la tenue traditionnelle. Il s’était senti un peu ridicule en la portant, mais pire encore lorsqu’il avait vu ses amis qui, eux, la portaient très bien. Sur eux, elle mettait en valeur leur physique trapu, leurs épaules larges et leur peau cuivrée ou d’ébène.

Lui, au contraire, avait hérité de son père skanari la pâleur de sa peau, ses cheveux blancs et le bleu clair de ses yeux, et de sa mère xianhua ses yeux en amande, des traits fins, presque féminins, et cette carrure filiforme qui le faisait paraître plus fragile qu’il ne l’était.

En même temps, se dit-il, il n’avait aucune goutte de sang des Tzaylans, même s’il était né sur cette terre.

Il eut un sourire amer : même s’il devait retourner sur le continent de ses origines, il devrait se couper en deux… une part appartenait aux Skanari, et l’autre aux Xianhua.

Sigtrygg s’immobilisa. Son regard hagard s’agrandit. Ses yeux se mirent à aller de droite à gauche très rapidement. Était-ce la poudre blanche que le chaman lui avait fait renifler qui faisait effet à présent ?

L’odeur d’humus s’était faite plus forte, au point de le prendre à la gorge. Le bruit des feuillages devint infernal, tandis que l’eau lui collait à la peau. Sa respiration se fit saccadée. Des images se superposaient. Les visions affluaient les unes après les autres. Sigtrygg ne savait plus où il se trouvait.

Il ne remarqua même pas qu’il courait comme un dératé, s’écrasant parfois lourdement sur le sol meuble. Au bout de quelques minutes, son corps était couvert d’écorchures. Il se relevait comme possédé, ne se préoccupant pas de ses blessures.

Dans la tête de Sigtrygg, il n’entendait plus le son du feuillage, mais celui des tambours. Ceux du vieux chaman, lorsqu’il jouait près de la jungle, assis devant un feu de camp. Un rythme lent et régulier, accompagné de chants incompréhensibles pour le jeune homme. Combien de fois l’avait-il interrogé, rongé de curiosité ? Il n’en savait rien, et aujourd’hui ces paroles sibyllines le hantaient, le guidaient… vers où ?

Combien de temps sa course continua-t-elle ? Avait-elle un but ? Lorsqu’enfin Sigtrygg s’arrêta, ses semelles n’existaient plus, sa peau était déchirée par endroits et d’autres entailles formaient des sillons profonds. Devant lui, à moins de vingt mètres, se trouvait un plan d’eau… la pluie s’était arrêtée comme par magie, et la surface du petit lac était couverte d’une brume légère.

Sigtrygg se mit à quatre pattes, tel un fauve prêt à bondir sur sa proie. Son nez se retroussait comme s’il humait l’air environnant à la recherche d’un prédateur éventuel. Lorsque son visage se refléta sur la surface, Sigtrygg entendit un appel… une voix féminine, cristalline, hypnotique.

Sans hésiter, il se glissa dans l’eau, tel un serpent. Les voix se firent multiples.

Et soudain, Sigtrygg reprit conscience. D’abord surpris, il examina son environnement. Son cœur devint lourd. Une angoisse sans nom lui grimpa l’échine, ancienne et étrangère, comme si la forêt se souvenait à sa place. Et pour la première fois, il prit conscience du silence sépulcral qui l’enveloppait.

Ses forces semblaient l’abandonner et une peur viscérale s’inscrivit dans ses os. Un froid pénétrant rendit son corps pesant. Il voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Il tourna la tête dans tous les sens, et plus il le faisait, plus il se sentait cerné par des formes étranges. La panique l’enveloppa comme un linceul.

Quelque chose s’enroula autour d’une de ses chevilles. Sigtrygg voulut repousser l’étreinte, mais son autre jambe fut happée à son tour. Il se débattit et, plus il se débattait, plus il buvait la tasse. Une odeur terreuse et vaseuse envahit sa bouche. Il ne parvenait plus à maintenir sa tête hors de l’eau.

Il s’enfonça dans une eau saumâtre. Il s’agitait tant et si bien que ses bras furent pris aussi dans une prison végétale qui lui donnait l’impression d’être faite de serpents. Au fond du lit, suffocant et à moitié conscient, ses mains cherchaient désespérément quelque chose pour couper ses liens.

Ses doigts heurtèrent quelque chose de lisse, qui n’avait rien de naturel. Il pencha la tête comme s’il pouvait voir, et là… une vision lui dévoila le fond de cette étendue d’eau. De nombreux squelettes y demeuraient. Certainement les victimes précédentes du rite de passage… mortes dans les mêmes conditions que lui ? Hors de question ! Sigtrygg remarqua un couteau à proximité et l’empoigna. Ce n’était pas des serpents qui le retenaient, mais des tiges de nénuphars.

Se saisissant de ses dernières forces, et bien que maladroitement, il trancha les tiges. Au bout de deux minutes, il remonta à la surface et avala une goulée d’air avec avidité. Les nénuphars qui flottaient et l’entouraient se déplacèrent lentement. Sigtrygg ne le remarqua même pas.

Il faillit couler à nouveau, mais des lianes s’emparèrent de ses bras et le tirèrent vers le bord du lac. Avec les quelques forces qui lui restaient, Sigtrygg se hissa sur la berge en haletant et s’évanouit dès qu’il se sut en sécurité.

Les cheveux blancs du jeune homme glissèrent sur le côté et dévoilèrent, sur sa nuque, un bouton de fleur de nénuphar bleue tatouée.

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