
Chapitre 3 : L’insigne des eaux calmes
Au bout de combien de temps Sigtrygg se réveilla-t-il ?
Il faisait nuit noire. Des frottements, des glissements, des craquements se faisaient entendre tout autour de lui ; le chœur des grenouilles, tout proche, couvrait une partie du chaos symphonique des habitants de la nuit.
L’air était saturé d’humidité. L’odeur d’humus et de décomposition lui prit le nez.
Il se redressa avec difficulté. Il avait l’impression d’être ivre — ce goût d’alcool dans la bouche, ces vertiges qu’il n’aurait jamais dû connaître à son âge… mais les règles étaient parfois faites pour être bafouées, n’est-ce pas ?
Sa main ébouriffa ses cheveux ; puis il glissa ses doigts derrière sa nuque. Il ne sentit rien de particulier. Le cœur battant plus vite, il chercha du regard quelque chose qui lui permettrait de vérifier s’il avait atteint son objectif : obtenir son animal totem. Les secondes semblaient filer, la panique montait.
Il n’avait vu aucun animal, seulement des squelettes — et le souvenir de ces os lui donna un frisson d’effroi. Peut-être avait-il aperçu quelque chose durant sa transe ? Sigtrygg remarqua enfin le lac, où la lune envoyait ses rayons argentés.
Il glissa vers l’eau, peinant sur la glaise. Quand il aperçut son reflet blafard à la surface, il réalisa qu’il n’y verrait rien. La frustration monta. Il tourna la tête et scruta les bords du regard, mais l’obscurité avalait tout.
Il devait rentrer au village. Le chaman ou ses amis lui diraient quoi faire… mais s’il n’avait rien ? S’il repartait sans totem, il serait banni : condamné à errer seul, à mourir seul…
Un vertige le prit et coupa net le flot de ses pensées. Un frisson parcourut sa peau, ses poils se hérissèrent.
Quoi qu’il en soit, maintenant, il devait rentrer.
Il observa tout autour de lui : une vague masse sombre. Seuls les pourtours du feuillage, découpés par la lune, dévoilaient leur forme pudique.
Il ne se voyait pas rester ici. Il faisait trop froid et il ne voulait pas tomber malade. Ses pieds s’enfonçaient dans la boue avec un bruit de succion qui lui donna la nausée. Chaque pas lui demandait énormément d’efforts. Pourtant, il réussit à rejoindre la jungle toute proche et s’arrêta quelques instants, une main posée sur un tronc, les pieds calés sur une large racine.
Ses yeux s’habituaient petit à petit à l’obscurité environnante. La peur qui l’avait saisi au tout début de son réveil se dissipait, remplacée par un instinct de survie bien connu : celui qui l’avait maintes fois tiré d’affaires quand, enfant, il se perdait dans la jungle.
Il se déplaça aussi léger qu’un fauve. Ses muscles bandés lui donnaient une élasticité et une furtivité dignes d’un animal sauvage. Sigtrygg connaissait les dangers qui l’entouraient. Il prenait soin d’éviter la terre nue autant que possible, préférant se déplacer de racine en racine pour fuir les fourmis de feu, tout en se méfiant des branches trop hautes, qui pouvaient abriter des serpents ou des araignées venimeuses.
Toutefois, il s’arrêta en chemin pour se reposer. Il trouva une pierre plate, étrangement taillée, et s’y installa pour le reste de la nuit. Il reprendrait sa route le lendemain aux aurores.
Il lui fallut une journée entière pour sortir enfin de la jungle. Il avait réussi à s’orienter grâce au soleil et à la mousse qui collait aux arbres. La vaste plaine recouverte d’herbe de pampa lui fit comprendre qu’il ne se trouvait plus très loin de son lieu de rendez-vous.
Les oreilles presque dressées, il essayait de saisir le moindre son qui aurait pu l’orienter dans la bonne direction. Le problème avec l’herbe, c’est qu’elle ne laissait aucune trace. Même avec son bon sens de l’orientation, rien dans le paysage ne lui offrait la moindre indication sur le chemin à suivre.
Il lui fallut encore une nuit et une bonne matinée avant de retrouver la clairière où tous étaient déjà réunis. Tous, sauf lui.
Lorsqu’il apparut, le soulagement se peignit sur les traits de chacun. Le chaman se dirigea vers lui et le prit dans ses bras.
— Tu es enfin de retour, mon petit.
L’étreinte chaleureuse détendit Sigtrygg quelques instants, avant qu’il ne repousse le vieil homme.
— Je suis le dernier… dit-il avec déception.
— Je te le rappelle : ce n’est pas une course, Sigtrygg.
Sigtrygg ne répondit rien. Il n’en avait plus la force. Il se laissa tomber lourdement au sol.
C’est alors que Tenoch les rejoignit.
Son ami était frais comme un poisson qui viendrait de sortir de l’eau. Grand et athlétique, ses muscles roulaient sous sa peau cuivrée. Il était propre et vêtu d’une tenue de ville : sa jupe recouvrait ses cuisses, tandis que le haut s’ouvrait sur une chemise sans manches, croisée sur le buste, laissant deviner sa musculature puissante. Ses longs cheveux noirs étaient attachés en une tresse ; au lieu de la laisser tomber dans son dos, comme à son ordinaire, il l’avait relevée sur le haut de son crâne. Ainsi, chacun pouvait admirer le magnifique tatouage d’un jaguar lancé à pleine vitesse.
D’ailleurs, Tenoch se retourna exprès pour lui montrer le dessin, qu’il désigna de l’index.
— Tu as vu ?
Sa tête tournait tellement dans sa direction qu’il aurait pu se la dévisser.
— Je savais que j’allais avoir le jaguar, je te l’avais dit !
Sigtrygg eut à peine le temps d’apercevoir l’animal, comme imprimé à l’encre noire sur sa nuque.
— Oui, j’ai vu… Je te félicite, répondit-il d’une voix blanche.
Le corps de Sigtrygg se figea comme de la pierre. Les secondes s’étirèrent en éternité. Son cœur battait comme un fou dans sa cage thoracique.
Le chaman s’agenouilla derrière lui et lui fit basculer la tête en avant. Il écarta les mèches qui couvraient sa nuque. Comme le vieil homme restait silencieux, Sigtrygg se sentit se vider de toute substance.
— Quelque chose ne va pas ? demanda-t-il d’une voix étranglée.
Son ton trahissait son angoisse. Tenoch rejoignit le chaman… et soudain, son rire tonitruant parcourut la plaine. Sigtrygg crut mourir.
— Que… que se passe-t-il ? Qu’est-ce qu’il y a ? Je n’ai pas de tatouage ?
Moqueur, Tenoch s’agenouilla à côté de lui et lui tapa sur l’épaule d’un geste viril, manquant de le faire basculer.
— Je ne savais pas que tu avais un côté si efféminé.
— Efféminé ?
Que voulait dire Tenoch ? Sigtrygg cligna des paupières. Il ne comprenait pas.
— Tu as une fleur tatouée sur la nuque !
— Pardon ?
Mais Tenoch ne l’écoutait déjà plus. Il riait à gorge déployée, comme toujours quand quelque chose l’amusait, sans se rendre compte que ses mots coupaient plus qu’un couteau. Il ne cessait de répéter qu’il avait une fleur dans la nuque. Leurs amis s’étaient rapprochés, cherchant à comprendre pourquoi Tenoch riait ainsi.
Sigtrygg savait que Tenoch ne cherchait pas à être cruel. Il riait comme il l’avait toujours fait, sans réfléchir. Mais cette fois, chaque éclat de rire lui lacérait la poitrine.
Sigtrygg avait les joues en feu. La colère montait en lui, mêlée à une frustration brûlante. Il se tourna vers le chaman, qui le regardait avec douceur et compassion. Le vieil homme posa une main rassurante sur son épaule et lui dit :
— Tu as hérité de la fleur du nénuphar bleu.
— Une fleur de nénuphar ?
C’était une blague, n’est-ce pas ? Comment pouvait-on hériter d’une fleur ? Ça ne s’était jamais vu ! Il n’en avait jamais entendu parler ! Il allait être la risée de tous… et cela commençait déjà. Tenoch et tous les autres le montraient du doigt et riaient sans se cacher.
Épuisé, furieux, Sigtrygg se releva, bien que ses genoux tremblent encore. Il tourna le dos à ses amis et prit la direction du village, sans se retourner ni écouter les paroles du chaman. Il n’en avait pas envie.
Une seule bonne nouvelle : il était tatoué, et il pourrait rester avec sa famille.
Mais comment affronter son père, qui, à son arrivée sur ce continent, avait hérité du tigre-sabre dans la nuque ?
Sigtrygg se sentait humilié, et il ignorait comment il allait pouvoir affronter le regard des autres, à partir de maintenant.
💛 Vous aimez cet univers ? Offrez-moi un thé sur Ko-fi 🌸
Illustration Dall-E
Laisser un commentaire