Toujours sous le choc, Sigtrygg rentre chez lui

Chapitre 4 : Une porte entre deux mondes

Tatouage d'un nénuphar sur le dos d'un jeune homme aux cheveux blancs.

Les longues rues droites et pavées de la capitale défilaient sous les pas de Sigtrygg. Il ne les voyait même pas. Il avançait, le regard fixe, les épaules crispées, le visage encore brûlant de honte. À l’intérieur, ça ruminait sans relâche.

Il n’avait pas échoué au rituel… c’était pire.
Il avait hérité d’une fleur.

Une fleur !

Chaque fois que l’idée traversait son esprit, ses mâchoires se serraient un peu plus. Il ne remarqua pas les salutations qu’on lui lançait, les mains levées sur son passage. Sigtrygg était connu comme le loup blanc, tout comme le reste de sa famille. Après tout, Yaxolan ne comptait qu’un seul couple d’étrangers et leurs enfants. Eux. Forcément, on les repérait de loin.

Son père était un géant musculeux, à la peau très pâle, aux yeux bleu vif et à l’intelligence acérée. Tous les poils de son corps étaient blancs comme neige, jusqu’à la moindre mèche de sa barbe. C’était un guerrier comme on n’en avait jamais vu à Tzayollan, alors même que les guerriers du Sud étaient réputés pour être les plus redoutables, parce qu’imprévisibles et instinctifs.

Sa mère, elle, était petite et élancée, avec une peau dorée et des yeux en amande aux iris noisette. Ses longs cheveux noirs et lisses étaient presque toujours relevés en un chignon, retenu par une épingle d’or sertie de pierres précieuses. Sa coiffure était peu commune à Yaxolan : la plupart des femmes laissaient flotter leurs cheveux au vent, retenus tout au plus par une fleur. À droite pour signaler qu’elles étaient mariées, à gauche pour dire qu’elles étaient célibataires.

La mère de Sigtrygg était connue pour son savoir en médecine, bien plus avancé que celui des guérisseurs de la capitale. Les gens venaient de loin pour la consulter. Quant à son père, venu de l’Empire du Nord, il était devenu général en chef de toutes les armées de l’Empereur du Sud.

Sigtrygg, lui, portait en lui les deux mondes.

De son père skanari, il avait hérité cette peau trop claire pour le Sud et cette masse de cheveux blancs qui le trahissaient à des rues de distance. De sa mère xianhua, il tenait ses yeux en amande, ses traits fins presque féminins et cette silhouette plus filiforme que celles, trapues et solides, des jeunes hommes de Yaxolan. Il était né ici, dans la capitale, tout comme sa petite sœur et son frère cadet, mais son propre reflet lui rappelait sans cesse qu’il n’était pas tout à fait d’ici.

Ses parents, eux, avaient fini par se faire accepter. Le début avait été… chaotique. On murmurait encore que leur union défiait les règles édictées par les Dieux : un homme de l’Empire du Nord, une femme de l’Empire de l’Est, mariés au cœur du Sud… et des enfants nés de cette combinaison improbable.

Sigtrygg serra les poings.

Et maintenant, en plus de ça, il portait une fleur dans la nuque.

Comment allait-il l’annoncer à son père ?

Cette idée l’angoissa. Sa mère n’en ferait pas toute une histoire, elle le soutenait toujours quoi qu’il fasse, mais son père avait souvent des réactions inattendues. En fait, ce n’était pas qu’il soit dur avec lui… c’était plutôt qu’il était trop… épuisant ! Il prenait tout à la légère, comme si jamais rien ne pouvait leur arriver. Malgré tout, il était un guerrier… Et que représentait une fleur pour lui ? Certainement pas la virilité dont il exsudait. Si seulement Sigtrygg avait hérité de sa carrure athlétique. Non, au lieu de cela, il était comme une brindille portée par le vent… quoique…

S’il y repensait, lors de la tempête qui s’était déclenchée au moment du rituel, il avait été pratiquement le seul à rester debout. Bon, ses amis avaient surtout été surpris et, comme ils étaient massifs, ils étaient moins sur leurs gardes, à l’inverse de lui qui devait toujours lutter.

Il tourna le coin de la rue et le jardinet devant sa maison apparut. L’une des rares maisons à en avoir un dans la capitale. Elle avait été attribuée à ses parents à cause des remèdes que sa mère fabriquait. De multiples plantes grimpaient le long de treillis compliqués. Plus on s’avançait, plus l’air se nimbait d’odeurs fleuries, sucrées et d’effluves herbales entêtantes.

Une bâtisse longue et massive se dessina après quelques pas. Elle était construite avec de lourdes pierres taillées pour s’emboîter à la perfection, sans mortier. La porte en bois brut était haute mais étroite. Sigtrygg s’immobilisa devant elle.

Il reprit son souffle. Il ne put s’empêcher de se triturer les doigts avec nervosité. Après quelques secondes d’hésitation, il repoussa quelques mèches de cheveux en arrière et poussa la porte d’une main ferme. Cela ne servait à rien de tergiverser.

À peine eut-il franchi le seuil que sa sœur de douze ans apparut dans le large vestibule. L’air était frais. La chaleur humide était restée à l’extérieur. C’était toujours en rentrant qu’il prenait conscience de la moiteur écrasante de la capitale.

Min Xur allait lui sauter dans les bras, mais en le voyant, elle s’arrêta net, la bouche ouverte et les yeux écarquillés.

— Tu es tout nu !

C’était un cri. Sigtrygg cligna des paupières, baissa les yeux sur lui… et se frappa le visage. Il ne portait qu’un pagne. Pas étonnant que tous le dévisageassent comme une bête curieuse. Il était tellement contrarié qu’il en avait oublié de se changer. Il devint rouge de la tête aux pieds.

— Oh, Sigtrygg, tu es rentré ! Comme je suis heureuse, mon fils.

Xianlian traversa le hall d’entrée et vint embrasser son fils. En se déplaçant, les fines chaînes en or piquées dans son chignon tintèrent doucement. Ses bras affectueux l’enlacèrent. Sigtrygg voulut repousser sa mère, mais cette dernière lui attrapa les joues râpeuses.

— J’étais si inquiète… Tu ne rentrais pas.

— Je vais bien, maman.

— Bien sûr que tu vas bien, tu es mon fils.

Sigtrygg roula des yeux. Si on l’écoutait, il était un surhomme ou quelque chose comme ça, simplement parce qu’il possédait ses gènes.

— N’en fais pas tout un plat, marmonna le jeune homme, mal à l’aise.

Sa mère essayait d’accrocher son regard, mais il ne parvenait pas à la regarder. Il avait tellement honte. Il allait s’exprimer lorsque son père apparut lui aussi dans le hall. Il était tellement grand que sa silhouette emplissait l’espace. Dans ses bras, un bébé d’un an s’accrochait à sa chemise. Les yeux noirs de son petit frère s’illuminèrent en le voyant… tout comme ceux de son père.

— Je le savais ! Mon fils a réussi son passage à l’âge adulte ! Alors, as-tu eu un tigre aux dents de sabre comme moi ? Un jaguar ? Peut-être un serpent ? Ou bien…

— Ça ne te regarde pas !

En disant cela, Sigtrygg jeta un regard vénéneux à son père, qui ouvrit de grands yeux, surpris par cette hostilité soudaine.

— Eh ! Quelle araignée te pique ? Je veux juste savoir ce que tu…

— Tu n’as pas besoin de le savoir !

Une nouvelle fois, Sigtrygg coupa la parole à son père. Ce dernier fronça les sourcils.

— La question que pose ton père est légitime, fit remarquer sa mère en le fixant à présent avec froideur.

Pourquoi ces deux-là étaient-ils autant amoureux l’un de l’autre ? À chaque fois que ça tournait mal avec lui, ils formaient un mur qu’il ne pourrait jamais franchir. Les épaules de Sigtrygg se crispèrent et il détourna les yeux. Il se tortilla sur place. Il répondait rarement à ses parents… et c’était de sa faute s’ils étaient en colère à présent. En fait, Sigtrygg ne remarqua pas le regard anxieux que ses parents échangèrent devant sa rébellion inattendue.

Que s’était-il passé durant le rituel ?

— J… j’ai un nénuphar… tatoué sur la nuque.

Il l’avait prononcé si bas que personne ne comprit ce qu’il venait de dire.

— Pardon ? fit son père.

— T’es malade, grand frère ? demanda sa sœur.

— Tu as quoi de tatoué sur la nuque ? répéta sa mère en plissant les yeux.

Sigtrygg leva les yeux au ciel, poussa un soupir et hurla :

— J’ai un nénuphar tatoué sur la nuque, voilà !

Tous les membres de la famille, éberlués par ses cris, furent saisis… et puis, tout à coup, ce que craignait Sigtrygg arriva. Son père éclata de rire. Pas un petit rire, non : un grand éclat de rire. Il s’en tenait les côtes. Sa mère, elle, pencha la tête sur le côté pour le regarder avec curiosité, et sa sœur commenta :

— Oh… ça doit être joli, alors…

Fou de rage, Sigtrygg s’échappa des bras de sa mère qui le retenait toujours et prit la direction de sa chambre. Son père riait encore et lui lança :

— Mon garçon, ne sois pas gêné ! C’est plutôt rare, une fleur…

Et comme pour lui-même, il ajouta, suffisamment fort pour qu’il l’entende quand même :

— Si rare même que c’est la première fois que j’en entends parler. Eh, fiston… t’es sûr qu’ils ne se sont pas trompés ?

Pour toute réponse, Sigtrygg claqua la porte derrière lui. Ses mains couvrirent son visage, et les larmes qu’il retenait depuis qu’il avait découvert son « animal totem » se mirent à couler. Il n’avait qu’une envie : tout fracasser… mais sa rage et son humiliation étaient telles qu’il resta là, figé dans une posture qui le faisait paraître tel une statue.

Au bout de quelques minutes, Sigtrygg fouilla dans son armoire pour retirer quelques vêtements. Il allait prendre un bain et dormirait jusqu’à plus soif. Un coup discret frappé à la porte attira son attention. Il se crispa, mais en entendant la voix de sa mère, il l’invita à entrer. Si cela avait été son père, il l’aurait laissé poireauter devant.

— Sigtrygg, mon fils…

Ce dernier serra ses vêtements contre lui. Sa mère s’arrêta au milieu de la chambre. La lumière du soleil caressa sa silhouette droite. Son regard était si doux que sa colère s’évapora comme par magie.

— Maman, je suis désolé.

Xianlian eut un rire doux.

— Tu n’as pas à être désolé, mon fils. Ton père peut être parfois très lourd. Tu sais, il s’inquiétait réellement pour toi. Il en a bavé, lorsqu’il a passé cette cérémonie… et pourtant, il était adulte depuis longtemps.

— Mouais…

Xianlian s’approcha et toucha l’avant-bras de Sigtrygg.

— Tu sais, il se moque du totem que tu as obtenu. Tout ce qui compte pour lui et… pour moi, c’est que tu sois revenu vivant.

À ces mots, une image remonta d’un bloc : le vert sombre du fond du lac, le silence épais, les squelettes emmêlés, couchés dans la vase comme s’ils l’attendaient. Un frisson glacé lui parcourut l’échine. Sa gorge se serra si fort qu’il dut inspirer lentement pour ne pas se mettre à trembler.

La sincérité perçait dans la voix de sa mère, et la gorge de Sigtrygg se contracta un peu plus. D’une main douce, Xianlian caressa le visage de son fils, où la boue séchée s’effrita sous ses doigts.

— Je sais que tous les jeunes hommes cherchent à obtenir un totem puissant, comme un tigre à dents de sabre, un jaguar… ou même un dragon… mais tu as hérité du nénuphar.

Cette fois-ci, sa mère lui parlait en xianhua, comme toujours lorsqu’ils n’étaient que tous les deux… de la même manière qu’il parlait en skanari avec son père, lorsqu’ils étaient seuls.

— N’oublie pas la signification de mon nom.

Les yeux de Sigtrygg s’arrondirent. Sa mère sourit un peu plus chaleureusement.

— Même s’il ne s’agit pas de la même fleur, le lotus et le nénuphar partent tous les deux de l’eau. Là où le lotus pousse l’âme à l’éveil, le nénuphar, lui, pousse en eau trouble : il est une porte entre le conscient et l’inconscient… il est une porte entre deux mondes.

— C’est bien ce que je pensais, il ne sert à rien !

L’explication que lui donnait sa mère le rendit à nouveau amer, et la colère remonta le long de ses entrailles, formant un nœud qui commençait à le faire souffrir. Il reconnaissait le lotus de sa mère, mais…

— C’est certainement de ma faute si tu as obtenu le nénuphar.

Xianlian s’éloigna un peu. Sigtrygg n’était pas dupe. Elle jouait avec ses sentiments. Le pire, c’est qu’elle y parvenait très bien. Il ne pouvait pas résister à sa mère, tout comme son père.

— Bien sûr que non… Et je n’ai rien contre les fleurs, mais… tout le monde se moque de moi ! Tenoch a eu un jaguar et n’arrête pas de se vanter !!

— À quoi peut bien servir la force et la vitesse d’un jaguar, si la sagesse ne parvient pas à le rattraper ? lui demanda sa mère.

Sigtrygg resta muet, puis soudain éclata de rire. Son imagination lui montrait son ami essayant d’échapper aux pièges de l’intelligence. En même temps, c’était tellement lui…

Sa mère lui sourit et conclut :

— Va te laver, tu empestes… autant que ton père lorsqu’il est revenu de ce rituel de passage. Peut-être plus. Et ne t’inquiète pas pour cette fleur : elle sait naviguer en eau trouble, et elle est bien plus résistante que tu ne le crois.

Sur ces paroles, sa mère quitta sa chambre, et Sigtrygg, même s’il était toujours un peu contrarié, se sentit déjà beaucoup mieux. Il ne put s’empêcher de pouffer encore une fois en imaginant Tenoch voulant échapper à un livre.


Vous aimez cet univers ? Offrez-moi un thé sur Ko-fi 🌸

Laisser un commentaire