Lorsque la vie bascule, nous avons le choix d’abandonner ou de construire autrement. L’obstination, qui était jusque-là un défaut, est devenue une qualité du jour au lendemain.

Coulisses #4 – Continuer à créer quand tout devient flou


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On parle souvent de discipline, de régularité, de productivité.
Beaucoup moins de ce qui se passe quand, du jour au lendemain, le corps décide de changer les règles.

Dans mon cas, ce sont mes yeux.

Un dimanche, je voyais parfaitement.
Le lundi matin, je vivais dans le flou.

Pas “je vois un peu moins bien”.
Non. Flou total. (comme sur la photo)

Ni mes lunettes, ni le zoom à 200 % sur Word, ni l’agrandissement pour le dessin… Rien n’y faisait. Je ne voyais plus rien correctement et ça a duré comme ça pendant trois semaines.


“Je suis foutue

Ma première réaction a été la panique pure.

Dans ma tête, c’était :

  • “Je suis foutue.”
  • “Je ne pourrai plus écrire.”
  • “Je ne pourrai plus dessiner.”
  • “Tout ce que j’étais en train de construire s’arrête là.”

J’avais l’impression qu’on venait de m’arracher mes outils. Comment être autrice et future illustratrice quand on ne voit plus ce qu’on fait à l’écran ?

Je n’étais pas équipée avec les bonnes lunettes.
Je n’avais pas encore revu toute mon organisation.
Je faisais ce que je pouvais pour tenir… mais intérieurement, je me voyais déjà obligée de tout abandonner.


Le micro oublié dans un tiroir

Et puis, au milieu de cette panique, un souvenir est remonté.

Je me suis rappelée que j’avais acheté un micro, deux ans plus tôt, après avoir lu un livre de Joanna Penn. Elle expliquait que la dictée pouvait rendre l’écriture plus rapide, plus productive.

J’avais acheté le micro… et je ne l’avais jamais utilisé. Je me trouvais trop timide. Je me disais que dicter, “ce n’était pas pour moi”. Que je préférais “vraiment écrire”, taper sur le clavier, corriger au fur et à mesure.

Sauf que là, je n’avais plus cette option.

Et comme je suis obstinée, que je n’aime pas lâcher ce qui compte pour moi, j’ai fini par me dire :

“Tu sais quoi ? On va essayer.”

J’ai branché le micro.
J’ai ouvert mon document.
Et j’ai commencé à dicter.


Dicter, écouter, accepter une nouvelle méthode

Au début, c’était très bizarre.

Je n’osais pas parler.
Je me sentais ridicule, seule face à mon écran flou.
Je trébuchais sur les phrases.
Je me disais : “Ce n’est pas vraiment écrire.”

Mais j’ai continué.

Je me suis mise à raconter l’histoire à voix haute, comme si quelqu’un m’écoutait. Je laissais la machine retranscrire, avec ses erreurs, ses mots approximatifs. Puis je réécoutais mon texte, je le corrigeais comme je pouvais.

Ce changement n’a pas fait de moi quelqu’un de plus “productif” au sens classique. Je ne me suis pas transformée en machine à milliers de mots par jour.

Par contre, ça a fait quelque chose de beaucoup plus important :

Ça m’a permis de continuer à créer.

Même quand mes yeux ne suivaient plus, ma voix, elle, était là. Et tant que je pouvais parler, je pouvais encore faire exister mes histoires.


Travailler avec le corps qu’on a aujourd’hui

Ce que cette période m’a appris, c’est que la création ne dépend pas d’un corps parfait.

On ne crée pas avec l’idéal qu’on imagine (“un jour où je serai en forme, avec une vue nickel et zéro fatigue”).
On crée avec :

  • les yeux qu’on a aujourd’hui,
  • l’énergie qu’on a aujourd’hui,
  • les limites qu’on a aujourd’hui.

Ça veut dire :

  • adapter ses outils,
  • changer sa méthode,
  • accepter d’écrire autrement,
  • accepter que ce ne soit pas “comme avant”.

Utiliser ma voix, revoir mon temps d’écran, apprivoiser d’autres logiciels, étaler mes projets sur plusieurs années… Tout ça, ce n’est pas renoncer. C’est inventer des chemins praticables pour pouvoir continuer à avancer.


Une autre façon d’être autrice

Je ne suis pas devenue plus “efficace” parce que je dicte.

Mais je suis devenue une autrice qui :

  • accepte de raconter ses histoires à voix haute,
  • accepte que chaque texte a un chemin différent,
  • accepte que son corps ait son mot à dire dans la façon de travailler.

Et ça, quelque part, c’est une forme de liberté : celle de décider que ma valeur d’autrice ne se mesure pas à la méthode, mais à ma capacité à trouver des moyens de créer malgré tout.


Leçon du jour

Un dimanche, je voyais parfaitement.
Le lundi, tout était flou.

Ce n’est pas la fin de mon travail d’autrice.
C’est le moment où j’ai accepté d’écrire autrement.

On ne crée pas avec un corps idéal.
On crée avec le corps qu’on a aujourd’hui, en inventant d’autres chemins vers la même histoire.

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