
Il était visiblement déçu, mais les pleurs de Wei Han se faisaient plus forts.
Sigtrygg rassura son frère et rentra au pas de course. Il avait oublié les paroles du chaman ; tout ce qui lui importait, c’était de faire taire son frère… Une fois rentré, il écrasa un fruit mûr et le donna à manger. Il aurait plus de temps pour préparer le repas plus tard.
La lumière entrait à flot au petit matin dans la chambre de Sigtrygg. Les oiseaux gazouillaient, les insectes essayaient de rivaliser avec eux… c’était l’impression qu’eut le jeune homme.
Il se retourna sur le dos et prit un oreiller pour se couvrir la tête, tout en râlant contre mère Nature. Une brise chaude s’engouffra par l’ouverture de la petite fenêtre proche et lui caressa les jambes découvertes.
Encore à moitié endormi, la porte de sa chambre s’ouvrit brutalement, cassant l’ambiance harmonieuse qui régnait jusqu’ici.
— Sigtrygg ! Debout ! J’ai une urgence… et ton père doit partir pour le palais ! Va t’occuper de ton frère !
Sigtrygg s’était figé en entendant la voix de sa mère.
— Et maintenant ! Au galop !
La menace qui planait dans sa voix, plus sèche qu’à l’ordinaire, lui fit jeter son coussin à l’autre bout du lit. Il se leva d’un bond, enfila une jupe et une chemise sans manches. Il passa rapidement ses mains dans ses cheveux mi-longs et traversa la cuisine où son père tenait dans un bras Wei Han, qui essayait d’attraper la tresse blanche se balançant devant son nez.
À sa grande surprise, Tenoch était assis à table et discutait avec sa sœur, ravie d’avoir un interlocuteur à qui raconter ses histoires. Son père le remarqua en premier.
— Ha, Sigtrygg ! Tiens, prends Wei Han… Je suis en retard et je dois conduire ta sœur à l’école.
Sigtrygg prit son frère dans ses bras et s’adressa directement à Tenoch.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
Une assiette avec des galettes de maïs passa devant son nez. Son père la lui tendit mais, en voyant ses yeux rouler dans leurs orbites, il la posa simplement sur la table.
— Il va falloir être polyvalent, mon fils. Que feras-tu quand tu seras marié ?
Tenoch éclata de rire.
— Ouais, ben… ça sera pas tout de suite pour lui, se moqua-t-il.
En disant cela, il se servit dans l’assiette de Sigtrygg.
— Hey ! Qu’est-ce que tu fous ? Et t’as pas répondu à ma question !
— Il vient avec moi, répondit Skeldan à sa place.
— Pourquoi ?
— Hier, t’es parti comme un courant d’air, répondit Tenoch. Alors t’as pas pu assister au recrutement des aspirants élèves de la garde.
— Quoi ? Y’avait ça ? Mais… mais… Et moi ? Je voulais en faire partie !
— Tu es déjà inscrit, et je n’ai pas jugé nécessaire que tu viennes pour aujourd’hui. Tu rentreras directement la semaine prochaine avec Tenoch.
Skeldan posa un baiser sur le front de sa fille et sur celui de son benjamin… Il faillit embrasser son aîné, mais le regard meurtrier que lui lança Sigtrygg l’en dissuada. À la place, il lui ébouriffa les cheveux. Puis il passa sa ceinture métallique autour de son abdomen et lança :
— Dépêchons-nous, Tenoch ! Et tu as toutes tes affaires, Min Xue ?
— Pourquoi es-tu si pressé ce matin ? Le soleil vient juste de se lever, papa.
Skeldan se gratta l’arrière de la tête, une expression préoccupée.
— Aaaahhh… Je peux te le dire puisque tu nous rejoindras la semaine prochaine de toute façon. Et nous allons en parler aujourd’hui aux nouvelles recrues… Depuis une dizaine de jours, des étrangers essayent d’infiltrer Tzayollan.
Là, Tenoch, qui s’amusait avec Wei Han en lui faisant des grimaces, cessa immédiatement son manège.
— Des étrangers ? firent en chœur Sigtrygg, Tenoch et Min Xue, les yeux grands ouverts.
Lorsqu’un Tzayllan parlait d’« étranger », il se référait à une personne venant d’un autre continent, comme l’avaient été Skeldan et Xianlian à leur arrivée dans le Sud. Skeldan hocha la tête, et son expression habituellement chaleureuse devint plus grave.
— Il est certain qu’ils ne sont pas Tzayllans… Leur manière de faire est inconnue.
— Des Skanaris ? demanda Sigtrygg.
Son cœur s’était mis à battre plus vite. Verrait-il un jour des gens venant de la même terre que son père ? L’idée l’excita.
— Non… Nous n’agissons pas de cette manière non plus. Et j’ai demandé à ta mère s’il était possible qu’ils soient des Xianhua. Elle m’a dit : “peut-être”. C’est pour ça que je te demande de faire attention, mon fils. Ton frère ou ta sœur pourrait être en danger quand je ne suis pas là… ou même ta mère.
Sigtrygg s’apprêtait à lui poser d’autres questions, mais il quittait déjà la cuisine pour gagner l’entrée, Tenoch sur ses talons.
— Je devrais venir…
— Il n’y a que toi pour garder Wei Han aujourd’hui. Je t’en reparlerai ce soir plus longuement…
Il avait ajouté un ou deux mots supplémentaires, mais il était déjà trop loin, et ces paroles furent dispersées par le vent tiède à l’extérieur. Sigtrygg rejoignit le seuil et vit le dos de Tenoch disparaître derrière la verdure.
Il poussa un soupir.
Son frère attrapa fermement sa chemise et le ramena à la réalité.
— Eh bien… Il n’y a plus que toi et moi, Wei Han.
Il jeta un coup d’œil à l’extérieur et essaya d’imaginer une menace dans cet espace qui respirait la paix. Il secoua la tête et rentra chez lui. Son estomac gargouilla, ce qui lui arracha un sourire.
— À table ! Toi, t’as déjà mangé, Wei Han… Je vais te mettre dans ton parc.
Sigtrygg rentra dans la pièce principale et déposa son frère dans son espace de jeu avec ses jouets en bois. Wei Han protesta un peu, mais les jeux attiraient aussi son attention. Sigtrygg retourna à la cuisine, attrapa son assiette et y ajouta des fruits et deux œufs frais.
Il rejoignit son frère et s’installa sur le canapé sans accoudoir recouvert d’un magnifique plaid coloré aux formes géométriques. Son cerveau carburait. Si c’était vraiment des gens de Xianhua, sa mère, sa sœur, son frère et lui étaient en danger.
Sigtrygg prit un œuf, perça un petit trou au sommet avec une aiguille, et goba l’intérieur.
La sensation visqueuse et légèrement sucrée l’occupa quelques secondes, avant que son esprit ne reparte vers les Xianhua.
Sigtrygg connaissait l’histoire de ses parents et leur héritage respectif. Son père, Skeldan Tharheim, était le frère aîné de l’empereur actuel du Nord, à Skarheim. Il avait pris le trône pour finalement abdiquer et le passer à son cadet, qu’il jugeait plus apte. Skeldan était un guerrier par nature et la simple idée d’être confiné derrière des murs, obligé de ménager la chèvre et le chou à longueur de journée, le rendait fou… du moins selon ses propres dires.
Sa mère, quant à elle, venait de Lianhua, l’empire du continent Est. Héritière du trône, elle avait fui pour échapper à un mariage arrangé avec un homme qu’elle haïssait. Elle n’avait pas son mot à dire… et la cruauté de son prétendant lui était familière. Mais elle seule le savait. C’est ainsi qu’elle avait trouvé les tunnels qui reliaient les continents et s’était retrouvée au Nord, tombant nez à nez avec Skeldan Tharheim… Un coup de foudre selon son père ; une catastrophe selon sa mère.
Ils avaient fui ensemble grâce à ces fameux tunnels que sa mère avait découverts, et s’étaient retrouvés à Tzayollan, le continent du Sud dont la capitale portait le même nom.
Normalement, aucune des quatre races ne se mélangeait. En même temps, les quatre fleuves immenses et enragés qui se rejoignaient sous Yrraleth, l’Arbre-Monde déraciné, ne permettaient aucune traversée.
Sigtrygg eut un petit rire en pensant à Yrraleth. Ce n’était qu’un conte pour enfants… Son père affirmait l’avoir vu… enfin, ses branches ; sa mère aussi. Il les croyait sans y croire. Comment un arbre pouvait-il vivre sans tronc ? Et comment une canopée pouvait-elle rester figée dans les airs, surtout avec une envergure de plusieurs kilomètres ? La bonne blague.
Ayant terminé son petit-déjeuner, Sigtrygg attrapa son petit frère sous le bras.
— Viens ! Profitons de la douceur du matin pour aller au marché. Je suis sûr que maman n’aura pas le temps de faire les courses.
Wei Han babilla. Sigtrygg lui parlait indifféremment en Skanari ou en Xianhua. Pour lui, Wei Han entendait déjà suffisamment de Tzayllan.
À mesure qu’ils approchaient du marché, les effluves d’épices et de plats préparés les enveloppèrent, tout comme le bruit des conversations.
Il en salivait d’avance. Il déambula de stand en stand, sortant l’argent de sa petite sacoche en cuir pour payer fruits, légumes, et viande, qu’il rangeait dans un sac en lianes finement tressées — une œuvre de sa mère, habile de ses mains. Encombré par son sac désormais lourd et son petit frère contre son buste, il se décida à rentrer.
C’est alors qu’il croisa Chalquèn, le chaman qu’il avait fui la veille… et il s’immobilisa. À côté de lui se trouvait Yohualli… un garçon qu’il n’aimait pas, mais qui l’avait défendu après le rituel.
Il ne savait pas s’il devait baisser les yeux ou faire comme si de rien n’était.
Le chaman dut s’en apercevoir et lui adressa un sourire chaleureux.
— Bonjour, mon garçon…
— Bonjour, répondit poliment Sigtrygg, tout en adressant un bref salut de la tête à Yohualli. Ce dernier lui rendit son salut.
— Te sens-tu mieux aujourd’hui ?
— Mieux ? Je ne me sentais pas mal hier.
Sigtrygg s’était crispé. Wei Han poussa des cris, comme s’il ressentait son malaise intérieur.
— Tu semblais très déçu hier, mon garçon. Mais tu sais, peu reviennent vainqueurs de l’épreuve du nénuphar.
Sigtrygg ne répondit rien. Il se moquait de ces paroles de consolation, mais ne pouvait pas le dire. Il lui devait le respect.
— J’ai obtenu une fleur ! Qui n’aurait pas été déçu à ma place ?
Sa réponse contenait toute son amertume et son ressentiment.
— J’ai reçu une libellule, répondit vivement Yohualli.
Sigtrygg leva brusquement la tête, surpris.
— Une libellule ? Mais c’est super, non ?
Yohualli ricana.
— Tu trouves ? Elle a presque la même signification que le nénuphar, pourtant. Pourquoi n’aimes-tu pas ton symbole, alors ?
Sigtrygg fut mal à l’aise. Chalquèn eut un petit rire et déclara avec humour :
— Toi, Sigtrygg, tu es le nénuphar : tu fais semblant de flotter calmement, mais dessous, ça brasse dur. Yohualli… lui, c’est la libellule. Il fait du bruit pour oublier qu’il pense trop vite. À vous deux, on a un lac entier.
Les deux jeunes hommes le fixèrent, consternés, avant d’échanger un regard.
Chacun esquissa un sourire.
Pour détourner la conversation, Sigtrygg lança :
— Pourquoi n’es-tu pas au palais ?
— Pourquoi ? Tu crois que je veux être comme Tenoch et les autres ? Ou même toi ?
Yohualli eut un petit rire, puis se reprit.
— J’ai l’intention de reprendre la forge de mon père. Maintenant que le rituel de passage à l’âge adulte est terminé, je vais pouvoir travailler avec lui… depuis le temps que j’attendais.
— Toi ? Forgeron ?
— Et pourquoi pas ? Ce n’est pas parce que j’ai un petit gabarit que je ne peux pas forger. La nature m’a doté de force !
Ça, Sigtrygg le savait très bien pour l’avoir vu soulever des objets qu’il serait bien incapable de déplacer lui-même.
Ne jamais se fier aux apparences.
Wei Han protesta soudain et se mit à pleurer. Le chaman lui caressa la tête avec douceur et dit :
— Tu devrais rentrer, mon garçon. Wei Han doit avoir faim à présent.
Sigtrygg hocha la tête. Le chaman lui lança avant son départ :
— Je vais venir te rendre visite bientôt, Sigtrygg. Les énergies ne sont… pas bonnes en ce moment. Les esprits sont agités, et mon intuition me dit que tu dois faire attention à toi. Nous en reparlerons plus tard…
Sigtrygg rentra rapidement. Les pleurs de Wei Han montaient crescendo, malgré tous ses efforts pour le calmer. Soulagé d’être enfin chez lui, Sigtrygg donna à son frère une compote préparée par sa mère… Cela devrait le calmer le temps de faire à manger, songea-t-il.
Tandis qu’il s’occupait des casseroles… une ombre supplanta sa silhouette.
Sigtrygg se retourna, étonné.
Un coup à la base de la nuque et une douleur aiguë le firent s’effondrer.
Wei Han hurla.
L’homme posa Sigtrygg sur son épaule, lui jeta un regard vide.
Il avait accompli sa mission.
Il se téléporta, ne laissant qu’une fine poussière descendre sur le sol. Derrière lui restait un bébé hurlant et des aliments abandonnés sur le feu.
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