
Être au bon endroit au bon moment
(… même quand la vie ressemble à un chantier)
Dans mon dernier “coulisse”, je te parlais de ce tiraillement entre deux vocations : l’écriture et l’illustration, et de la façon dont j’essaie de les réconcilier.
Depuis, il s’est passé quelque chose d’important : j’ai enfin trouvé un mot pour ce vers quoi je tends depuis des années sans le savoir vraiment.
Ce mot, c’est : Narrative Designer – quelqu’un qui crée des univers, des histoires et des expériences narratives (parfois pour le jeu vidéo, parfois pour d’autres supports).
Du coup, j’ai envie de remonter d’un cran au-dessus, et de parler d’autre chose :
Et si, malgré le chaos apparent,
j’avais toujours été au bon endroit au bon moment ?
Ça a l’air joli dit comme ça.
Mais sur le terrain, ça n’a pas du tout ressemblé à une ligne droite.
On nous vend une vie en ligne droite
Petite, on nous raconte souvent une histoire très simple :
- Tu choisis un métier.
- Tu fais des études pour ce métier.
- Tu entres dans ce métier.
- Rideau. Tu y restes.
Dans cette version de la vie, tout est :
- logique,
- propre,
- rassurant.
Sauf que ma vie à moi, c’est plutôt :
- des virages brutaux,
- des démissions,
- des licenciements,
- des hospitalisations,
- des “ce n’est plus possible de continuer comme ça”,
- des “je pensais aller là, mais visiblement non”.
Pendant longtemps, j’ai lu ça comme :
“Tu n’es pas stable.
Tu abandonnes.
Tu changes trop, tu es en retard.”
Aujourd’hui, je commence à le voir autrement.
Les chemins détournés qu’on prend “à contre-cœur”
Il y a eu des périodes où j’aurais aimé continuer dans une direction…
mais le corps, la vie, les circonstances ont dit : stop.
- Santé,
- charge mentale,
- famille,
- manque de moyens,
- environnement qui ne suivait pas.
Sur le moment, ça ressemble à :
- une défaite,
- un renoncement,
- un “encore raté”.
Avec le recul, je me rends compte que ces détours m’ont apporté trois choses majeures :
1. Une maturité émotionnelle
Quand tu as dû recommencer plusieurs fois, reconstruire, te relever… tu apprends :
- ce que tu veux vraiment,
- ce que tu ne veux plus jamais,
- où poser des limites,
- à qui (ou à quoi) tu refuses désormais de sacrifier ta santé.
2. Une résistance aux influences extérieures
Ne pas passer par certains circuits (grandes écoles, institutions, etc.), ça m’a évité :
- d’être formatée dans un moule qui n’est pas le mien,
- de me faire dire “ça c’est de l’art / ça ce n’en est pas”,
- de renoncer à mon amour pour le manga, les univers romanesques, le symbolique.
3. Un bagage de compétences que je n’aurais jamais programmé
Administration, organisation, relationnel, écoute, écriture, introspection, spiritualité, technique…
Sur le moment, certaines de ces expériences me semblaient “hors sujet”.
Aujourd’hui, je vois à quel point elles me servent dans mon vrai projet… celui qui vient de prendre un nom : le narrative design.
Être illustratrice… à la bonne époque
À 20 ans, j’aurais aimé qu’on me dise :
“Va, deviens illustratrice.”
Sauf que dans les années 90 :
- il n’y avait pas Internet comme maintenant,
- le manga et les univers visuels “non académiques” étaient peu reconnus,
- ma famille n’avait ni le cadre ni les moyens pour soutenir ce choix,
- les options pour en vivre étaient très limitées.
Avec du recul, je réalise une chose très simple (et un peu vertigineuse) :
Même si j’avais tout donné à 20 ans,
le monde autour de moi n’était pas prêt pour ce que j’aime faire aujourd’hui.
Aujourd’hui, c’est différent :
- il existe des logiciels comme Clip Studio Paint,
- des plateformes d’autoédition, de webtoon, de crowdfunding,
- des formations en ligne accessibles,
- des communautés entières d’artistes qui vivent de leur art d’une manière ou d’une autre.
Je suis plus âgée, oui.
Mais je suis aussi pile dans une époque qui correspond à mes goûts, à mon style, à ma façon de raconter des histoires.
Je ne suis pas “en retard”.
Je suis arrivée au moment où mon art a une place.
Tout ce que j’ai fait “à côté” n’était pas à côté
Quand je regarde ma vie comme une grande carte, je vois maintenant des stations qui, autrefois, me semblaient inutiles :
- tel boulot administratif → aujourd’hui, il me sert pour organiser mes projets et mon activité d’autrice.
- tel passage par la spiritualité, l’ésotérisme, les symboles → aujourd’hui, ça nourrit mes univers, mes tarots, mes mythologies.
- tel effondrement → aujourd’hui, c’est la racine de ma capacité à écrire des personnages complexes, à parler de trauma, de résilience.
- tel “projet avorté” → aujourd’hui, c’est une graine pour une nouvelle forme (roman, illustration, carte, coulisse).
Rien de tout ça n’était du “temps perdu”.
C’était du matériel de construction.
Sur le moment, je râlais, je pleurais, je me sentais en décalage.
Mais ce décalage-là, aujourd’hui, c’est ce qui fait la singularité de mon travail.
Parenthèse perso : quand les détours épellent “Narrative Designer”
Longtemps, je me suis présentée uniquement comme autrice (et illustratrice en devenir).
Mais en mettant tout bout à bout, je me suis aperçue que mes détours dessinaient autre chose :
- construire des mondes, des cosmologies, des systèmes magiques,
- créer des personnages et suivre leurs arcs émotionnels sur plusieurs tomes,
- organiser tout ça dans des bibles, des Gantt, des tableaux Notion,
- imaginer des tarots, des systèmes symboliques, des parcours initiatiques.
Un jour, j’ai découvert qu’il existait un métier qui faisait exactement ça, mais aussi pour le jeu vidéo et d’autres supports : Narrative Designer.
Et soudain, tout s’est aligné :
mes “boulots d’avant” m’avaient donné l’organisation,
mes “reconstructions” m’avaient donné la profondeur émotionnelle,
mes “passions annexes” (tarot, symbolique, mythologie) m’avaient donné les systèmes.
Je n’ai pas changé de rêve.
J’ai juste trouvé le bon cadre pour l’accueillir.
Le bon moment, ce n’est pas quand tout est parfait
On a tendance à fantasmer le “bon moment” comme :
- quand on sera prêt,
- quand on aura le temps,
- quand on ira mieux,
- quand on sera sûr de nous.
Spoiler : ce moment-là n’existe pas.
Le vrai “bon moment”, il ressemble plus à ça :
- “Je suis fatiguée, mais j’ai enfin assez de lucidité pour dire non à ce qui m’épuise.”
- “Je n’ai pas toutes les compétences, mais j’ai les bonnes questions.”
- “Je ne suis pas sereine, mais j’ai suffisamment de maturité pour tenir le cap.”
- “Je ne sais pas où tout ça va me mener, mais je sais que continuer comme avant n’est plus une option.”
Ce n’est pas une scène de film avec violons et coucher de soleil.
C’est un mélange de peur, de soulagement, de grief et d’excitation.
C’est ce moment où tu te dis :
« D’accord. J’ai fait ce que j’ai pu avec ce que j’avais.
Maintenant, avec ce que je suis devenue, je vais faire autrement. »
Et si vos détours n’étaient pas des erreurs ?
Peut-être que, toi aussi, tu regardes ton parcours en te disant :
- “J’ai perdu du temps.”
- “J’aurais dû commencer plus tôt.”
- “Si j’avais choisi ça à l’époque, ma vie serait différente.”
C’est possible.
Mais c’est aussi possible que :
- tu aies survécu à des choses dont personne n’a la mesure,
- tu aies appris des compétences que tu n’aurais jamais choisies, mais qui te serviront,
- tu sois beaucoup plus libre aujourd’hui de dire oui ou non,
- tu sois enfin capable de tenir tête à l’institution, à la famille, ou à tes propres peurs.
Autrement dit :
Peut-être que tu n’es pas au “bout d’un chemin raté”,
mais au seuil de ce pour quoi tu as été en formation toute ta vie, sans le savoir.
La destination n’a pas changé.
Ce qui a changé, c’est qui y arrive.
Je ne crois pas que nos désirs profonds apparaissent par hasard.
Je ne parle pas des envies de surface (“tiens, ce serait sympa d’apprendre le ukulélé”),
mais de ce qui revient toujours, malgré les années, les échecs, les pauses forcées.
Dans mon cas, c’est clair :
- raconter des histoires,
- créer des mondes,
- les incarner par l’écrit et par l’image,
- et désormais : apprendre à le faire aussi en tant que Narrative Designer.
La vie ne m’a pas amenée là en ligne droite.
Elle m’y a amenée par des chemins cabossés, remplis d’obstacles et de bifurcations.
Mais aujourd’hui, je peux dire une chose sans trembler :
Je suis au bon endroit, au bon moment,
parce que je suis enfin la personne capable d’habiter ce rêve-là.
Et si toi aussi, tu regardais tes détours non pas comme des preuves d’échec…
mais comme tout ce qu’il fallait pour te rendre prêt·e ?
Même si le train est un peu cabossé, même si tu arrives décoiffé·e et fatigué·e :
tu es là.
Et c’est peut-être maintenant, justement, que l’histoire peut vraiment commencer.
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