Chalquèn est sous le choc, il n’a pas une minute à perdre. Il doit sauver les enfants… à moins qu’il ne soit déjà trop tard.

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cHAPITRE 7 : Le tigre de glace

Bannière Skeldan

Chalquèn leva les yeux vers le ciel, d’un bleu azur presque insoutenable. De sa main libre, il essuya son front. Une sueur abondante perlait sous l’effort qu’il fournissait.

Le soleil était au zénith.

La chaleur étouffante lui serrait la gorge ; chaque bouffée d’air irritait ses muqueuses asséchées. Ou bien était-ce son imagination ?

Son regard glissa vers Yohuali, parfaitement à son aise à ses côtés. Se faisait-il trop vieux ? Et dire qu’il avait refusé, au départ, l’aide du jeune homme. Il avait l’habitude de porter ses courses seul…

Le bruit des conversations s’atténua alors qu’ils s’éloignaient du marché. Mais n’était-ce pas un peu trop brutal ?

Il balaya du regard l’espace autour de lui, avant d’être ramené sur Terre par Yohuali :

— Est-ce que tout va bien, Maître ?

— Bien sûr, ne t’inquiète…

Chalquèn n’eut pas le temps de terminer sa phrase.

Tout son souffle se raréfia, et son corps se rigidifia.. Sa vue se brouilla une fraction de seconde, et une image fugace se superposa à sa réalité.

La foudre venait de le clouer au sol.

— Maître ?

Chalquèn avait lâché son sac, et sa main s’était crispée sur son thorax. Il tourna son visage vers Yohuali et l’attrapa par l’épaule, si fermement que ses doigts rentrèrent dans sa peau.

Le jeune homme pâlit ; tous ses poils se dressèrent lorsqu’il croisa le regard paniqué du chaman. Cette expression horrifiée, si inhabituelle chez Chalquèn, le stupéfia.

Que venait-il de se passer ?

— Va retrouver Xianlian tout de suite ! Dis-lui de rentrer chez elle, c’est urgent !

— Ma…

— Elle devait aller au chevet du jeune Yaolt qui habite deux rues au-dessus de chez toi, le coupa péremptoire Chalquèn. C’est le petit casse-cou bruyant qui se fait gronder par ton père tous les matins. Dépêche-toi : dis-lui de rentrer. C’est une question de vie ou de mort !

Sans donner plus d’explication, Chalquèn se mit à courir, désespéré, vers la maison du jeune Sigtrygg qu’il avait laissée plus tôt.

Qu’avait-il vu ?

Il n’en était pas sûr lui-même. Une silhouette noire, et le feu ! Et surtout Wei Han, seul au milieu des flammes.

Il ne comprenait pas ce qui s’était passé, mais tout son être le poussait à courir comme un dératé.

Il aurait bien voulu contacter Skeldan Tharheim. Mais même entrer dans le premier cercle du palais impérial était mission impossible… Alors le dernier cercle… Cela tenait tout simplement du miracle.

La sueur dégoulinait de son corps tandis qu’il s’étouffait. Sa peur raccourcissait son souffle, trop court pour garder une course stable. Son cœur battait si fort qu’il résonnait dans ses oreilles.

Il ne voyait même pas les visages interrogateurs qui suivaient sa progression.

Ce n’était pas le feu qui le faisait paniquer, mais la silhouette sombre qu’il n’avait même pas eu le temps d’entrevoir…

La puissance qu’elle dégageait l’avait pris à la gorge. Pendant une fraction de seconde, il avait cru faire face à l’empereur Itzcoatl… mais la forme qu’il avait vue était longiligne et haute. Son empereur, lui, était petit, musclé et trapu.

Enfin, il aperçut la maison et la fumée noire qui s’élevait dans l’air.

Personne n’y faisait attention, pour le moment.

Il parvint sur le seuil, les jambes presque coupées.

— Sigtrygg ? Wei Han ?

Il s’appuya au chambranle. Ses jambes tremblaient autant que sa voix. L’odeur âcre lui piqua le nez et le fit grimacer.

Les pleurs d’un bébé le revigorèrent.

Il se précipita jusqu’à la cuisine.

Wei Han était assis au milieu des flammes. Par réflexe, le chaman bondit au travers du brasier et prit le petit dans ses bras. Il le cacha sous sa veste pour l’empêcher de respirer la fumée, tandis que son regard anxieux fouillait la pièce.

Le temps comptait…

Il se rendit compte qu’il était encerclé.

Mais il ne pouvait pas rester là sans bouger, ou ils finiraient grillés tous les deux. La chaleur le suffoquait, et ses forces s’émiettaient.

N’écoutant que son courage, Chalquèn bondit une nouvelle fois au travers des flammes. La chaleur dense et la caresse du feu roussirent quelques poils et cheveux au passage, laissant une fragrance désagréable de roussi.

Il s’éloigna en titubant. La tête lui tournait, et ses jambes l’abandonnèrent.

Wei Han s’agitait sous sa veste.

Chalquèn écarta les pans et permit à l’enfant de respirer à nouveau.

Il devait sortir…

Sa respiration se coupa.

Une vague de froid traversa la maison — brutale, irréelle. Chalquèn exhala sous le choc thermique ; un nuage blanchâtre s’échappa de sa bouche tandis que sa sueur se figeait en une fine pellicule de givre.

Le sol sembla se dérober sous ses pieds.

Le temps, l’espace d’un battement de cœur, suspendit son souffle.

Un craquement sinistre retentit derrière lui.

Chalquèn se retourna brusquement et serra Wei Han contre lui, instinctivement, comme pour le soustraire à quelque chose qu’il ne comprenait pas encore.

Lorsqu’il releva les yeux, Skeldan était là.

D’abord l’empreinte. Ensuite seulement, la présence.

Il marchait en direction du brasier. Ses yeux clairs étaient devenus iridescents. Ses cheveux blancs comme neige, retenus par une couronne de plumes rouges, flottaient autour de lui, comme tenus en apesanteur.

Chalquèn, incapable de détacher ses yeux de sa haute stature, suivit sa progression. Sa puissance physique et magique le fit se replier sur lui-même, comme s’il cherchait à se protéger.

Son attention se fixa alors sur une matière blanche au reflet bleu qui rampait sur le sol. Elle émettait un crissement sec, ponctué de craquements qu’il n’avait jamais entendus.

À mesure qu’il avançait, la substance froide dévorait le sol et grimpait sur les murs — dense, épaisse, presque organique.

Chalquèn recula pour ne pas être pris en otage par cette matière inconnue, qui lui semblait à la fois légère et rigide.

Lorsque Skeldan atteignit la cuisine, les flammes s’éteignirent sèchement en quelques secondes. De la vapeur s’échappa d’abord, puis fut remplacée par du verre… ou quelque chose qui y ressemblait.

Le silence s’installa.

Si puissant qu’il lui brisait les oreilles.

Même la nature exubérante s’était tue au dehors.

Chalquèn retint son souffle.

Et, pour la première fois, il remarqua que les pleurs de l’enfant avaient cessé.

Depuis quand ?

— Skeldan ?

Chalquèn sursauta. Il croisa le regard de Xianlian une brève seconde, puis son attention se reporta immédiatement sur son fils, qu’il tenait toujours dans ses bras.

Elle le rejoignit aussitôt et prit Wei Han contre elle.

Yohuali, lui, restait sur le pas de la porte, avec une expression si éberluée qu’elle aurait pu le faire rire dans un autre temps… mais il en était certain : il avait dû avoir la même, une seconde plus tôt.

— Xianlian ?

Chalquèn observa le couple qui se serrait l’un contre l’autre, entourant Wei Han de leur chaleur.

— Comment as-tu su ?

— Yohuali m’a prévenue…

Le regard des parents se posa sur Chalquèn, qui devait être à l’origine de cette intervention. Il voulut se redresser, mais en fut incapable.

Skeldan vint à son secours et se montra prévenant envers son aîné.

— Vous allez bien ? demanda-t-il en le scrutant attentivement. Puis, peut-être rassuré, il enchaîna : Que s’est-il passé ? Qu’avez-vous vu ?

Même si Chalquèn percevait sa tension, le général de la garde impériale gardait son calme.

Chalquèn accepta la main tendue. Skeldan ne sembla faire aucun effort ; pourtant Chalquèn n’était pas léger, robuste même.

— J’ai eu la vision d’un danger et je me suis précipité ici.

— Où est Sigtrygg ? demanda Xianlian en fouillant l’entrée du regard. Je lui ai demandé de surveiller son frère ce matin…

— Je ne parviens plus à le percevoir malgré la rune magique que j’ai posée sur lui, répondit Skeldan, soucieux.

— Je ne l’ai vu qu’une fraction de seconde, intervint Chalquèn en resserrant les pans de sa veste contre lui, mais je crois qu’il a été enlevé.

— Quoi ?!

Les parents s’exprimèrent en chœur.

Ils le fixaient, horrifiés.

— Qu’avez-vous vu ? s’empressa d’enchaîner Xianlian.

— Comme je vous l’ai dit, ma vision a été vraiment très brève… Alors je ne suis pas sûr de ce que j’ai vu exactement. Je n’ai remarqué que cette haute silhouette noire qui prenait Sigtrygg, puis les flammes qui entouraient Wei Han. Je me suis dépêché autant que je l’ai pu…

— Enlevé ?

Xianlian était sous le choc. Elle ne parvenait pas à y croire.

— Vous n’avez vu aucun détail ? l’interrogea Skeldan, devenu très sombre.

Par réflexe, Chalquèn recula d’une jambe. Le froid l’incommodait énormément et, plus le temps passait, plus il lui semblait se figer, tout comme son esprit.

— Crois-tu que ce soit l’œuvre des Xianhua ? demanda Xianlian à son mari.

— Ton peuple peut agir vite, mais ne maîtrise pas la téléportation.

— La quoi ? fit-elle, étonnée.

Skeldan cligna des yeux. Il semblait lui dire : n’est-ce pas évident ?

— La capacité de se déplacer d’un endroit à un autre en une fraction de seconde.

Chalquèn devait avoir l’air aussi étonné que Xianlian. Jamais il n’avait entendu parler de cette possibilité. Il connaissait la décorporation, la capacité de sortir de son corps et de voyager uniquement par l’esprit.

Mais pas de déplacer un corps et un esprit d’un endroit à un autre, en un instant.

— Qui en est capable ?

Xianlian avait devancé Chalquèn. L’expression sombre de Skeldan le fit déglutir.

— Peu de monde… très peu de monde… Je pense qu’ils se comptent sur les doigts d’une main, sur l’ensemble des quatre continents.

— Comment connais-tu cela, s’ils sont si peu ? demanda encore Xianlian, qui cherchait à comprendre.

— Mon frère cadet fait partie de ces élus. Et d’après lui, il est possible que seuls les empereurs, ou un membre de leur famille, soient capables de cela. Moi, j’en ai toujours été incapable.

Xianlian ne répondit pas. Elle paraissait concentrée, sûrement à remuer ses propres souvenirs.

Après tout, elle aussi faisait partie de la descendance directe de l’empereur du continent de l’Est.

Skeldan reprit, toujours aussi sombre :

— Je dois aller voir l’empereur Itzcoatl. Ce n’est pas quelqu’un d’ici : le peuple du Sud n’oserait jamais commettre un tel sacrilège. Je dois retourner voir mon frère…

S’il a agi pour m’enlever mon fils, il me doit des comptes !

— Et s’il s’agissait de quelqu’un de ma famille ? Je suis certaine qu’il doit bien y avoir un ou deux pratiquants de… de cette téléportation.

Chalquèn, dit-elle en posant son regard sur lui, a dit que la silhouette était haute et élancée. Cela correspond plus à mon peuple qu’au tien. Vous êtes grands, mais larges…

— Pas tous, réfuta Skeldan, toujours tendu.

Le couple se dévisagea. Chalquèn se rapprocha de Yohuali, qui ne perdait pas une miette de la conversation.

Sur le pas de la porte, il faisait plus chaud que dans la pièce. La sensation douce se diffusa en lui lentement… Bien sûr, il s’inquiétait pour Sigtrygg, mais cette chaleur bienfaisante, là, c’était tout ce dont il avait besoin.

— Je vais voir l’empereur pour lui demander l’autorisation de partir.

— Je pars aussi…

— Tu restes ici pour les enfants, Xianlian.

Le ton commençait à monter.

— Je pars pour Xianhua ! Et je pars avec Min Xue et Wei Han… Et tu n’as rien à me dire sur le sujet. Sigtrygg est mon fils tout autant qu’à toi !

Skeldan ne répondit rien.

Visiblement, sa femme aurait le dernier mot.

Chalquèn se tourna vers le couple. Sa peau commençait d’ailleurs à lui faire mal. Elle le brûlait… C’était inconfortable.

— Je ne suis pas sûr que l’empereur vous laisse partir de la sorte, remarqua Chalquèn, qui connaissait bien les règles du continent.

— Vous allez venir avec nous !

— Quoi ? Mais… mais… commença-t-il à bafouiller.

— Vous serez notre meilleure arme pour le convaincre. Allons-y !

— Maintenant ?

— Nous n’avons pas de temps à perdre, Chalquèn. La vie de mon fils est en jeu et ça, je ne le permettrai pas…

Un frisson parcourut Chalquèn : le ton était si froid qu’il sentait à nouveau cette… matière glaciale le parcourir.

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