
Chapitre 8 : Lui…
Des halètements parcouraient la pièce — obscènes — et, pour ajouter à la honte de Sigtrygg, ils se répercutaient contre les parois immaculées du laboratoire.
Un plaisir comme il n’en avait jamais connu traversa son corps, monta en flèche. Tout son être se figea, incapable de se tendre comme il l’aurait fait par réflexe : la pression de la rosace le clouait implacablement sur la table.
Sigtrygg garda les paupières fermées, incapable d’analyser ce qui venait de lui arriver. Sa respiration était rapide.
La pression qui s’exerçait autour de son sexe se libéra, le ramenant à la réalité. Sigtrygg jeta un œil à la machine qui ramenait son bras flexible dans ses entrailles. Son visage en feu s’empourpra davantage, tandis qu’il voyait Orancio griffonner quelque chose sur un bloc-notes.
Sigtrygg referma les yeux, refusant de regarder la machine dont il sentait encore la chaleur contre son bas-ventre. Refusant surtout de croiser celui de cet homme malsain qui l’observait comme un spécimen intéressant durant tout le processus.
Il toussa involontairement et attira sur lui toute l’attention d’Orancio, qui le détailla un bref instant avant de retourner à sa machine.
Ses jambes tremblaient encore, sans qu’il puisse les maîtriser.
Les sensations inconnues qui l’avaient traversé quelques secondes plus tôt le brûlaient encore sous la peau. Il avait l’impression que son corps avait réagi sans lui. Il avait franchi une limite qu’il ne comprenait pas. Et sa voix, comme son souffle, l’avait trahi plus que tout.
Un mélange toxique d’humiliation et de confusion lui nouait la gorge.
Il aurait voulu disparaître.
— Eh bien… c’est fait.
Ces mots glacèrent Sigtrygg et le forcèrent à regarder de nouveau son tortionnaire. Orancio épousseta ses gants et prit un air faussement las.
— Avec un peu de chance, cela suffira. Je n’ai pas l’intention d’assister à ce genre de spectacle tous les jours.
Le dégoût et le mépris qu’il semblait éprouver à cet instant salissaient un peu plus Sigtrygg, dont la honte ne faisait qu’augmenter.
Il aurait voulu lui répondre, l’insulter, hurler… mais aucun son ne franchit ses lèvres. Il en était incapable.
Et, au fond, une partie de lui craignit que parler ne fasse que raviver l’écho humiliant de sa propre voix. Le rouge lui monta de nouveau aux joues quand il croisa l’expression scrutatrice d’Orancio. Un sourire fin, trop satisfait, étirait ses lèvres.
— Je suis sûr que cette petite expérience…
Son attention glissa le long de son corps. Sigtrygg voulut se couvrir, mais aucun de ses muscles ne bougea. Orancio s’était tu, fixant son sexe avec intérêt.
— … aura été des plus satisfaisantes pour toi, je me trompe ?
— Salaud !
L’expression d’Orancio changea, surprise. Sigtrygg espéra qu’il ne laissa rien paraître. Ils s’observèrent. Sigtrygg détourna les yeux, mal à l’aise. Qu’était-ce que cette lueur qui brûlait chez lui ?
Il se tétanisa quand l’ombre d’Orancio recouvrit son corps. Sa gorge se serra, tandis qu’un doigt serpentait sur son sternum pour remonter vers son cou. Le souffle de son tortionnaire effleura sa joue. Un frisson de dégoût remonta le long de son échine.
Un tressaillement le parcourut lorsqu’un ongle glissa de son sternum jusqu’à sa gorge, lentement, inexorablement. Sa respiration se hâcha. Sigtrygg voulait sortir de cette horreur. Même s’il savait qu’il ne pourrait pas échapper à l’emprise de la rosace, ses muscles bougèrent d’eux-mêmes, pour un résultat dérisoire.
— Tu es très énergique pour ton âge… ce n’est pas grave. J’aime cette combativité.
Sigtrygg tourna la tête pour regarder Orancio et le braver, mais son visage était si près du sien qu’il eut un mouvement de recul… ou plutôt, il grimaça de dégoût. Un rire bas répondit à son rejet. Il sonnait presque métallique aux oreilles du jeune homme.
Les doigts froids d’Orancio glissèrent sur sa peau. Sigtrygg se rappela les tiges des nénuphars lors de son rituel de passage. La même panique qui l’avait assailli alors remonta en lui… le souvenir fut si vivide qu’il se sentit étouffer… comme l’eau qui l’asphyxiait cette nuit-là.
Ne pouvant bouger, seul un spasme le traversa et un hoquet se fit entendre. Sigtrygg ferma les yeux et détourna la tête. Le rire d’Orancio retentit une nouvelle fois dans la pièce.
— Allons, allons… Ne me dis pas que tu es dégoûté, après ce que nous venons de vivre ?
Ses lèvres caressaient sa joue, tandis qu’il parlait d’une voix rauque parfaitement distincte, même si elle était chuchotée. Sigtrygg eut froid tout à coup. Surpris, il rouvrit les yeux pour observer son tortionnaire, et ce dernier se tenait droit comme un piquet. Blême, il fixait un point qu’il ne pouvait pas voir, situé derrière lui.
Sa gorge se noua. L’attitude jusqu’ici dominatrice d’Orancio s’était dissipée comme si un vent fort avait balayé le brouillard stagnant. À la place, il se tenait là, les bras croisés sur sa poitrine, un doigt pianotant nerveusement son avant-bras. Un sourire crispé fendait son visage, tandis que ses yeux étaient devenus fuyants.
Avait-il peur ?
Quelques secondes plus tôt, il occupait toute la pièce ; à présent, il n’y avait plus de place pour lui.
La salle était silencieuse : si Orancio ne parlait pas, mais ici, le silence était devenu surnaturel. Son instinct lui disait de fuir. Les poils de son corps se hérissèrent pour une raison inexplicable.
« Clac »
Le cœur de Sigtrygg s’arrêta. Et ce clac de talon se répéta… très lentement.
— Votre Majesté, je… je ne m’attendais pas à vous voir ici.
Où était passée l’assurance de ce fou ? Votre Majesté ? Son cœur vacilla. Où était-il à la fin ? Qui… non, il ne voulait pas le savoir. Sigtrygg ferma les yeux très forts, comme si ce geste pouvait à lui seul le faire sortir de cette pièce.
— Orancio…
Oh mon Dieu, hurla intérieurement Sigtrygg, cette voix… grave, traînante…
Une fragrance tenace et enveloppante coupa le fil de sa pensée et le rendit confus. Un mélange de résine, de caramel grillé… et de… d’une substance inconnue… si douce, si envoûtante qu’elle s’imprima dans son esprit plus sûrement qu’un coup de poing.
— … qui t’a permis de t’amuser avec ce qui m’appartient ?
Sa voix était douce — mais la question ne laissait aucune issue.
— Votre Majesté, je ne me permettrais jamais de… de m’amuser…
— Que faisais-tu à l’instant ?
Le ton n’avait pas changé ; la voix veloutée ne contenait aucune menace, mais Sigtrygg vit Orancio se décomposer un peu plus sous ses yeux. Son cœur tambourina. Il comprenait très bien qu’un sujet devait le respect à son roi, mais la peur transpirait par tous les pores de la peau de son tortionnaire.
Sigtrygg ne comprit même pas ce que raconta Orancio, qui basculait de plus en plus en avant. Un bras devant son buste, et l’autre dans son dos, comme si sa révérence allait se terminer par son front collé au sol.
— Orancio, cesse de parler, tu m’insupportes. Si je te surprends une nouvelle fois à jouer avec ma fiancée, je laisserai tes sbires s’occuper de toi.
Sigtrygg n’arrivait plus à penser depuis le mot « ma fiancée », et celui qui avait dans son champ visuel Orancio vit ce dernier totalement se crisper, et son teint devenir cireux.
— J’y veillerai, Votre Majesté.
— Bien… voyons voir à quoi elle ressemble.
Le cœur de Sigtrygg se mit à battre tellement fort qu’il crut qu’il allait sortir de sa poitrine. Si un homme comme Orancio s’aplatissait de la sorte, alors… Il ne voulait pas le voir. Il détourna la tête. Sa honte s’accrut. Le pantalon baissé laissait le bas de son corps exposé. Sigtrygg n’était pas pudique de nature, mais…
Une main ferme le força sans effort à tourner son visage dans la direction de son… véritable bourreau. Il n’eut même pas le temps de fermer les yeux qu’il rencontra son regard et resta hypnotisé.
Tout le reste s’effaça ; il ne resta plus que cette voix — et l’étrange certitude qu’elle avait raison avant même de parler.
Ses yeux bruns, légèrement mordorés, le scrutaient avec curiosité. Ni haine ni sadisme dans leur reflet. Pourtant, Sigtrygg se sentit transpercé par leur vivacité.
L’homme qu’il découvrait était certainement le plus beau qu’il ait jamais vu jusqu’ici. Rien à voir avec les hommes qui vivaient dans le Sud. Avec Orancio, sa personnalité avait effacé toute caractéristique physique, mais lui… c’était une autre histoire.
Il dégageait de la douceur, de… la bienveillance ? Alors pourquoi Orancio en avait-il peur ? Un coin de sa lèvre s’étira dans un rictus. Sigtrygg frémit par anticipation. S’il avait rencontré cet homme dans d’autres circonstances, il n’en aurait pas eu peur… du respect ?
— Nous n’avions pas eu le temps de vous regarder lorsque nous vous avions amené ici, mais vous êtes bien plus beau que nous ne le pensions de prime abord. Nous sommes aussi heureux de voir que vous possédez bien les caractéristiques de Skarheim…
En disant cela, sa main caressa ses cheveux dans un geste presque tendre. Sigtrygg ne l’avait pas vu venir ; ses pupilles se dilatèrent de surprise. Lentement, elle glissa en direction de son œil.
— … et de Lianhua. Et pour ce qui est du tatouage… il est présage de promesses, n’est-ce pas ?
Il conclut ses paroles par un sourire chaleureux, mais ses yeux se plissèrent à peine. Il se redressa et se tourna vers Orancio d’un bloc. Son attitude changea, mais Sigtrygg n’aurait su dire en quoi. Son cœur cognait si fort dans sa poitrine qu’il eut du mal à suivre la conversation.
— Tu as obtenu ce que nous voulions ?
— Oui, Votre Majesté.
— Occupe-toi tout de suite de l’insémination. Tu n’as pas de temps à perdre.
— Tout de suite, Votre Majesté.
Le scientifique quitta la pièce et Sigtrygg s’aperçut qu’il regrettait ce départ précipité. Comment était-ce possible ? Était-il fou, comme le lui disait souvent Tenoch ?
— Enfin, seuls, ma chérie.
Depuis quand était-il devenu une fille ? C’en était trop pour lui.
— Je ne suis pas une femme ! Et encore moins votre « fiancée ». Ça se voit pourtant que je suis un homme.
En disant cela, Sigtrygg baissa les yeux sur son bas-ventre découvert. Son interlocuteur n’y jeta pas le moindre coup d’œil ; il se contentait de le regarder. Le fin sourire ironique qui étira ses lèvres mit Sigtrygg en alerte. Allait-il le menacer comme Orancio ?
— Quoi ?! fit Sigtrygg avec nervosité.
Au lieu de lui répondre, « Sa Majesté » préféra lui caresser à nouveau la joue. Sigtrygg aurait voulu se débattre, mais n’y parvint pas.
— Vous semblez posséder de la combativité. Bien… nous ne risquons pas de nous ennuyer. Mais tout d’abord, nous allons faire les présentations d’usage : après tout, nous allons passer le reste de notre vie ensemble. Nous n’avons pas commencé du bon pied. Nous nous appelons de notre nom complet, Lucierio Íñigo Valcázar de Montemayor, mais vous pourrez m’appeler Lucierio.
Sigtrygg savait qu’il n’était plus sur le continent du Sud… Confusément, quelque part dans sa tête, il refusait de voir l’évidence depuis le début. Même en voyant cette pièce, ces hommes si différents de là d’où il venait… différents de son père aussi, comme de sa mère… Une seule chose lui restait.
— Je me trouve à Alvaria !
Un sourire fut la seule réponse à laquelle il eut droit.
— Mais… mais pourquoi je suis ici ?
Son interlocuteur haussa les sourcils et le regarda comme si la réponse était évidente.
— Pour nous marier.
— Mais c’est… Comment deux hommes peuvent-ils se marier ?
— Hum… le continent du Sud n’approuve pas ce genre d’union, nous avons entendu dire. Mais rassurez-vous : ici, à Alvaria, c’est totalement légitime, pour notre plus grande joie.
Sigtrygg en resta interdit.
— Mon père ne laissera pas cela passer !
— Pourquoi ? Serait-il roi lui-même ?
Il s’était exprimé sans le vouloir, et Sigtrygg se mordit la lèvre. Son ravisseur ne savait pas qui il était. Devait-il lui dire ? Non, il risquait de se mettre en danger… mais ne rien dire le mettait peut-être aussi en difficulté.
— Quel est votre nom ?
— Je n’en ai pas ! répondit Sigtrygg, bravache.
Un petit rire amusé retentit dans la pièce. Visiblement, son interlocuteur prenait plaisir à la conversation, contrairement à lui.
— Oh ? Vraiment ? Alors devons-nous vous en donner un ? Carla ? Sofia ? Luna, peut-être ?
— Un prénom de fille ? Mais…
— Vous refusez de me donner votre identité ; il nous faut bien vous nommer, n’est-ce pas, Alba chérie ?
— Sigtrygg ! Je m’appelle Sigtrygg !
Sigtrygg avait crié. Il se sentait confus et en panique d’être encore pris pour une femme. Son corps ne pouvait s’empêcher de trembler.
Lucierio se pencha en avant, son visage à quelques centimètres de celui de Sigtrygg. Son parfum de caramel et de résine l’enveloppa telle une couverture douce.
Ce n’était pas apaisant : c’était dirigé, comme si l’air lui-même choisissait ce qu’il avait le droit de penser.
Il était moins proche de lui qu’Orancio plus tôt, et pourtant sa présence le déstabilisa beaucoup plus.
Un de ses doigts effleura à nouveau la peau douce du jeune homme. Mais sa confusion augmenta lorsque le visage de l’homme énigmatique se pencha davantage, presque sur le point de l’embrasser. Sigtrygg retint son souffle. Ses yeux s’écarquillèrent.
— Vous apprendrez à m’aimer… Oui, vous apprendrez à m’aimer, cher Sigtrygg, et, pour être sûr que vous ne vous échappiez pas, nous allons officialiser notre relation très prochainement.
— Je n’ai aucune valeur ! Qu’est-ce que vous me voulez ?
Lucierio se redressa et déclara avec lenteur :
— Ce n’est plus à vous de déterminer votre valeur.
Il se détourna de lui pour faire un signe à quelqu’un qu’il ne voyait pas. Une femme entra dans son champ de vision. Son visage inexpressif ne le laissait pas se douter de ce qui allait suivre, mais quand il vit l’aiguille se rapprocher de lui, il voulut reculer…
— Bonne nuit, mon amour, ou plutôt… ma future épouse !
La voix de miel contrasta avec la douleur qu’il ressentit. Sigtrygg eut juste le temps de glisser un regard en direction de Lucierio, mais ce dernier quitta la pièce sans le moindre regard dans sa direction. Seuls les pas décroissants se faisaient entendre, jusqu’à ce qu’il sombre dans un profond sommeil.
illustration généré par AI
Laisser un commentaire