Enfin reçus par l’empereur Itzcoàlt, Skeldan, Xianlian et Chalquèn s’apprêtent à franchir un seuil dont nul ne sort indemne.

Chapitre 9 : Le soleil éteint

soleil pris dans la glace

Le soleil commençait à décliner sur l’horizon, mais pas suffisamment pour voir apparaître la lune ou les étoiles. La chaleur humide avait envahi la pièce où attendaient depuis trois heures Skeldan, Xianlian et Chalquén. Lorsqu’enfin, deux gardes impériaux vinrent les accompagner à la salle du trône.

Skeldan prit la tête du cortège par habitude. Après tout, il était le général de la garde impériale. Lorsqu’il franchit les portes, l’odeur d’encens caractéristique l’enveloppa. Même s’il en avait l’habitude, à chaque fois qu’il était pris dans les filets de cette fragrance, il sentait son esprit se détacher un peu. C’était comme entrer dans un autre monde. C’était si différent du décorum qu’il utilisait lorsqu’il était empereur.

Lui, bien que surélevé par une estrade, n’utilisait pas des artifices pour impressionner ses sujets. Mais l’après-midi de l’empereur Itzcoàtl avait été chargé par une longue réunion avec ses vassaux du sud de Tzayollan. En venant ici, il savait qu’il devrait attendre et il n’était même pas sûr que l’empereur veuille le recevoir le jour même… c’était un honneur que d’être reçu comme il l’était, de façon impromptue.

La salle du trône était située en haut d’un long et lourd bâtiment rectangulaire. Située au dernier étage, elle était ouverte sur les deux côtés les plus longs, par des ouvertures larges qui donnaient sur une terrasse immense de part et d’autre. Elles permettaient d’apprécier la vue sur la ville qu’elle dominait d’un côté et la jungle sauvage de l’autre.

Assis sur son trône de pierre recouvert de coussins et de fourrures douces, l’empereur Itzcoàtl reposait son rafraichissement sur le plateau que tenait un domestique. Puis, il se tourna vers eux pour les regarder bien en face. Itzcoàtl n’était pas grand. Mais il occupait l’espace comme un fauve.. Sa puissante musculature forgée par le combat et la lutte qu’il pratiquait tous les matins, était cachée par un tissu fin tissé en fibre d’or et de coton.

Sa magnifique tiare faite en or et recouverte au sommet par des plumes rouges, bleus et jaunes sur le dessus de sa tête, le rendait majestueux. Son visage carré, et ses traits plats lui donnaient un air rustre, mais Skeldan savait oh combien, cet homme était intelligent. Il approchait la cinquantaine et commençait doucement à se tourner vers son fils aîné pour prendre le relais. Ixtill se tenait debout à sa droite, un peu en retrait.

Deux serviteurs agitaient doucement deux grands éventails en plume pour faire circuler l’air, évacuer cet air étouffant… et pourtant derrière Itzcoàtl, les flambeaux distillaient dans l’air l’odeur âcre du feu qui se consumait.

Skeldan s’arrêta à quatre pas tout au plus du bas de l’estrade où se tenait son maître. Xianlian s’arrêta à un pas derrière lui, et Chalquèn trois pas plus loin encore.

Skeldan inclina le buste en avant, une main posée sur le cœur. Xianlian et Chalquèn firent de même.

— Oh soleil de toute vie, je vous présente mes plus humbles respects, dirent-ils en choeur.

L’empereur répondit par un petit hochement de tête. Skeldan releva la tête pour regarder Itzcoàtl, mais pas au point de le regarder dans les yeux.

— Eh bien, Skeldan… j’ai été très surpris d’apprendre que tu désirais me voir pour une audience officielle. Cela ne te ressemble pas… Et ça l’est d’autant plus que j’ai le plaisir, de vous revoir, dame Xianlian.

— L’honneur est pour mon humble personne, des plus grands, ôh grand empereur du Sud.

Du coin de l’œil, il capta le profil de sa femme. Son expression était plus impassible qu’à l’ordinaire, mais lui voyait la transpiration sur le côté de son front… un inconnu aurait pensé à la chaleur… oui, elle devait se brûler à l’intérieur. C’était même certain.

Une micro-hésitation traversa l’attitude d’Itzcoàtl. Il devait s’interroger sur leur présence, et son bref regard en direction du chaman, trahissait son trouble. Il prit la parole, pour ne pas étendre son silence qui pourrait jouer contre lui.

— Nous vous avons demandé une audience, Oh grand empereur, pour réparer le mal qui nous a été fait.

— Le mal, tu dis ?

Skeldan leva les yeux pour ne rien cacher de son désarroi et avoua en toute honnêteté.

— Oh grand empereur, mon fils aîné, Sigtrygg a été enlevé !

Là, Itzcoàtl haussa les sourcils pour les froncer juste après.

— En es-tu sûr ? Comment cela pourrait-il être possible ? Qui voudrait s’en prendre à l’un de tes enfants en sachant qui tu es ?

Skeldan, comme tous ceux présents ici, savaient tous… dans l’empire entier même, car les nouvelles circulaient vite, que la famille était originaire du Nord par le père, et de l’Est par la mère… et qu’ils avaient quasi égal à Itzcoàlt.

Personne parmi les Tzayollans n’oserait toucher un seul de leur cheveux. Son regard chercha Chalquèn qui se ratatina sur lui-même d’être pris à témoin.

— Le prêtre Chalquèn a eu une vision… et il a sauvé Wei Han de la mort…

Skeldan s’arrêta dans son explication. Le bruit des bijoux qui s’entrechoque, attira l’attention sur l’empereur. Ce dernier s’était à demi redressé, et son expression était sombre. Il fixait Chalquèn intensément.

— Dit-il la vérité ? Qu’as-tu vu exactement ?

Itzcoàtl sentait la colère monter en lui. Qui osait venir menacer son empire ? Skeldan pouvait presque suivre toutes ses pensées. Il aurait réagi de la même manière, s’il détenait encore le pouvoir. Comme la réponse ne venait pas, il se tourna sur le prêtre qui dégoulinait de sueur. Avait-il peur à ce point ? En même temps, il ne pouvait pas le lui reprocher, être proche d’un Dieu était éprouvant pour le commun des mortels.

— Eh bien ? s’impatienta l’empereur. Est-ce que la famille Tarnheim me ment ?

— Je… Non, oh grand Empereur, j’ai vu… j’ai vu une silhouette noire au cours d’une vision très brève… une silhouette étrangère à la nôtre… très grand, élancé… et il a disparu avec Sigtrygg… Sigtrygg qui est mon élève, précisa Chalquèn comme s’il en tirait fierté. Et j’ai vu le feu qui dévorait la maison et Wei Han en danger… J’ai… j’ai couru aussi vite que je le pouvais.

Le silence s’abattit à nouveau dans la grande salle. Chalquèn avait parlé d’une voix tremblante, mais distincte et forte. Tous avaient entendu. Itzcoàtl s’était levé de son trône. Ses poings étaient serrés, la colère le submergeait, c’était évident, surtout pour lui qui le voyait tous les jours. Un coup d’œil vers sa femme, par pur réflexe de sécurité. Xianlian paraissait toujours aussi calme et posée, mais Skeldan sentait la tension montée chez sa femme qui paraissait trop droite, à tel point que son dos pourrait se craquer.

— Qui a osé ? Qui a osé venir ternir notre honneur ?

La chaleur dans la salle se fit plus étouffante. Skeldan suffoqua. Les torches derrière le trône voyaient les flammes s’élever de manière inquiétante. Une légère odeur de roussit traversa la pièce. La tenture avait dû être légèrement touchée.

— Nous pensons Xianlian et moi qu’il puisse s’agir soit de mon clan ou du sien. Nous aimerions enquêter sur le sujet…

— Enquêter ? coupa Itzcoàtl.

Sa voix s’était faite forte. Ixtill laissa transparaître son inconfort à ses côtés. keldan ne tressaillit même pas, mais il remarqua que les domestiques paraissaient souffrir. Il est vrai qu’être en présence d’un héritier du Dieu lorsque celui-ci est sous forte pression pourrait en faire défaillir plus d’un.

— Comment ?

— Nous pensions tous les deux partir sur nos terres respectives pour retrouver Sigtrygg, si vous nous le permettez, ô grand Seigneur du Sud.

Un silence de mort s’abattit sur la pièce. Itzcoàtl se redressa de toute sa taille et fit un geste à l’arrière de sa nuque et demanda à Skeldan.

— Te souviens-tu de l’accord que nous avons passé il y a vingt ans ?

— Oui, votre Majesté. J’en ai tout à fait conscience…

Itzcoàtl resta muet, mais son regard froid, intense l’accusait de toutes les traîtrises plus que des mots. Skeldan garda son calme et répondit sans baisser les yeux.

— Il s’agit de mon fils ! Je dois aller le chercher. Nous n’avons pas l’intention de nous soustraire à nos obligations de parents. Et nous allons revenir ici, dès que nous l’aurons retrouvé.

En disant cela, il avait enserré le poignet de sa femme qui avait bougé… peu, mais lui l’avait perçu. Elle tenta de s’arracher à son étreinte discrètement, mais lui resserra son emprise. Focalisé sur Itzcoàtl, Skeldan ne voyait plus que lui, tout en ayant une grande conscience de la présence de sa femme.

— Nous allons le chercher, moi au Nord et Xianlian à l’Est et nous reviendrons ici pour respecter notre serment…

— Menteur ! Tu viens de bafouer ta parole ! Comment puis-je te croire ?

— Votre Majesté, il s’agit d’un cas de force majeure, plaida Skeldan. Ne feriez-vous pas la même chose si l’un de vos enfants avaient été pris ? Je n’ai pas dit que nous ne reviendrions pas ! Je tiendrai ma parole, mais…

— Il en est hors de question !

Itzcoàtl avait rugi. Les deux empereurs se fixaient à présent avec colère. Contrairement à Itzcoàtl, celle de Skeldan était rentrée. Quelque chose en lui se renforça. Sa respiration se fit légèrement plus bruyante, tandis que son nez se pinçait. Il avait lâché le poignet de sa femme et fit un pas en avant. En faisant cela, les gardes placés en bas du trône en firent de même, mais la peur se lisait dans leur regard. Après tout, il s’agissait de leur chef pour qui ils avaient un profond respect. Mais Skeldan ne le remarqua même pas.

— Que faut-il que je fasse pour que vous nous laissiez partir ? Ne chercherez-vous à punir ceux qui ont osé profaner vos terres ? Vous ne connaissez ni le Nord ni l’Est, contrairement à nous, ô votre Majesté, d’autant que mis à part nous personne ne sait comment traverser les fleuves Xoyatala et Shuilin Tha.

Itzcoàtl se tenait au bord de l’estrade et fixait ses sujets de haut.

— Tu comptes m’utiliser pour tes objectifs ? Penses-tu que j’ai besoin de toi pour me venger ? As-tu une si haute estime de toi-même ?

Tandis qu’il parlait, la chaleur augmentait et Skeldan n’en pouvait plus… Même Xianlian, habituée depuis l’enfance aux fortes chaleurs, paraissait bien pâle. Cette fois, la colère en lui monta à l’égal de celle d’Itzcoàtl.

Une fine brume s’échappa d’entre ses lèvres. À ses pieds, une mince couche de givre s’étala en cercle. Elle fondait sous la chaleur et se reconstituait à chaque pas, plus dense, plus compacte.

Leurs yeux se croisèrent — l’or irisé d’Itzcoàtl contre le bleu cerclé de flammes. La glace se répandait lentement, d’abord invisible, puis une masse translucide s’accapara tout l’espace dans des craquements secs et sinistres.

La salle se figea dans le gel, tandis que les torches tentaient de résister dans un ultime assaut avant de s’éteindre en silence.

Chaque respiration se nimbait à présent de volutes blanchâtres. La peau, qui luisait de sueur un instant plus tôt, se couvrit de givre. La chair, comme les poils, se hérissait.

L’empereur paraissait paniqué, mais refusait de céder. Son regard défiait encore Skeldan. Ixtill s’était recroquevillé et frissonnait à ses côtés, mais il ne bougea pas. Skeldan savait que le prince héritier resterait neutre et ne s’en soucia pas.

Les gardes frigorifiés tenaient leurs armes de manière chaotique alors qu’ils essayaient de se réchauffer, tout comme les porteur d’éventails. L’odeur d’encens s’était volatilisée au profit d’une sensation fraîche, tandis que les membres de chacun s’engourdissaient avec le froid.

— Oui, j’ai une haute opinion de moi-même… et mon fils est l’héritier du trône de Skarniem ! L’avez-vous oublié, votre Majesté ? Ou avez-vous oublié votre propre parole ?

— Cesse immédiatement ! Tu n’as pas à me juger ni à m’humilier comme tu le fais !

— Alors accordez-moi le droit de retrouver mon fils !

Ils s’affrontèrent du regard. Les gardes s’effondrèrent sur leurs genoux. Cela le touchait, il connaissait ses hommes personnellement, mais la pitié n’était pas une option. Il reporta son attention sur l’empereur qui était frigorifié, mais beaucoup moins que ses domestiques à genoux au sol. La tête rentrée entre leurs épaules, grelottant de froid pour la première fois de leur vie.

— Si ton frère est venu prendre ton fils, alors il n’y a aucun problème, Skeldan !

— Et s’il ne s’agissait pas de mon frère ? Rétorqua Skeldan. Décidez-vous vite votre Majesté, le froid est beaucoup plus traître qu’il n’en a l’air…

— Comme toi ? Ironisa tout de même Itzcoàtl qui ne voulait pas renoncer.

— Vous savez pertinemment que je suis un homme de parole, et de valeur. Je comprends bien votre position, je serai déchiré de la même manière. Ici, il vous faut penser au bien de votre peuple…

— Une nouvelle menace ?

La voix du souverain tremblait et était moins forte à présent. Itzcoàtl se recroquevillait de plus en plus. Skeldan pria pour qu’il entende enfin raison. Rien ne le ferait reculer.

— Arrête ce froid… Tu… tu pourras partir, avec des gardes…

— Des gardes ?

— Je ne vous laisserai pas part…ir seuls…

Une main se posa doucement sur son avant-bras. Il comprit le message silencieux de Xianlian. Il cessa de refroidir la salle et la brise chaude de l’extérieur balaya l’espace. Mais peu de personnes en prirent conscience… en fait, sauf Skeldan. Il entoura de son bras le corps grelottant de son épouse.

— Je suis désolée ma chérie…

— Je ne… serai… pas intervenue… s’il avait… continué, lui avoua-t-elle en chuchotant.

Il voulait bien le croire. Les yeux noirs de Xianlian exprimaient toute sa détermination. De nouveau face à l’empereur, il le vit recouvert des peaux disposées sur son trône.

— Êtes-vous sûr de vouloir envoyer vos hommes à la mort ? Interrogea Skeldan.

— Comment puis-je te croire ? Ma réputation et mon honneur sont en jeu.

Il tourna son visage vers Xianlian qui l’interrogea du regard. Il hésitait… Elle plissa les yeux comme si elle cherchait à fouiller son âme. Il dit sans se retourner.

— Si vous me garantissez que Min Xue et Wei Han seront bien traités durant notre absence… est-ce que cela suffirait comme garantie ?

Xianlian abattit ses poings sur le torse de Skeldan et murmura d’une voix déchirée :

— Comment peux-tu nous faire ça ?

— Et comment comptes-tu voyager tout en les protégeant ? lui répondit-il sur le même ton.

Elle serra les poings un peu plus, et ferma les yeux.

— Ils seront pris en charge par mon clan, répondit Itzcoàtl plus assuré brutalement. Aucun mal ne pourra leur arriver entre les murs du palais d’émeraude.

Le couple échangea un dernier regard. Face à l’empereur, il s’inclina.

— C’est un grand honneur que vous nous faites.

Itzcoàtl lui lança un regard venimeux… il semblait lui dire : avais-je le choix ?

— Quand comptez-vous partir ?

— Demain après-midi…

— Demandez une escorte pour vos enfants. Le plus jeune a tout juste un an, n’est-ce pas ? Je demanderai qu’une nourrice lui soit attribuée…

Skeldan n’entendit pas la fin de la phrase de l’empereur un des domestiques venait d’éternuer si bruyamment que son écho se répercuta dans la salle détrempée à présent.

Chalquèn se redressa tant bien que mal. Il n’écoutait plus la conversation depuis un petit moment déjà. Dès que la morsure fraîche lui avait lacéré la peau, il avait reconnu le pouvoir de Skeldan. Il ne voulait plus être jamais pris dans cette tourmente. Son regard fut attiré dans la direction de l’Ouest, il crut voir une silhouette un bref instant… Où bien était-ce son imagination ?

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