— Votre Majesté, qu’attendez-vous de nous ? Que devons-nous faire du corps de votre fiancé ?

Chapitre 10 : Le Mariage

Scène 1 : Lucierio et Javiel

— Votre Majesté, qu’attendez-vous de nous ? Que devons-nous faire du corps de votre fiancé ?

Lucierio continuait de dévisager l’inconnu qu’il s’apprêtait à faire sien. Il ne se retourna même pas lorsque Javiel Castelmal interrompit sa contemplation.

Sigtrygg…

Un nom venu du Nord… et pourtant cet homme avait grandi dans le Sud.
Son regard s’attarda sur ses cheveux blancs ébouriffés, puis sur la courbe douce de ses paupières closes. Impossible de nier l’Est dans ses traits.

Il dormait là, paisiblement, à en juger par son souffle lent et profond, inconscient de ce qui l’attendait.

Javiel ne se formalisa pas du silence de son maître. Après tout, il y était habitué. Et lui-même n’était guère bavard.

— L’expérience est-elle prête à être démarrée ?

Javiel releva les yeux. Lucierio s’était légèrement tourné vers lui et l’observait du coin de l’œil.

Il hésita un instant. De quelle expérience parlait-il ?
Celle qui consistait à inséminer l’ancienne commandante de la garde… ou celle qui concernait le jeune homme inconscient ?

Il choisit la plus proche.

— Florezar Iseria a été inséminée avec succès.

Lucierio se tourna alors vers lui et ne chercha pas à dissimuler son sourire. La satisfaction se lisait clairement sur ses traits.

— Et qu’en est-il pour Sigtrygg ?

— Le commandant Areavalde procède à la préparation de son corps pour sa prochaine mutation. Le fragment, « l’Œil Mensonger », est prêt à être utilisé. Le général a eu de nombreuses difficultés pour le manipuler…

— À quel moment ? La cérémonie approche.

Le ton restait calme, mais Javiel nota la légère tension dans sa voix. 

Javiel hésita un instant sur les termes à employer : il ne comprenait rien à ces histoires de science. Tout ce qu’il avait saisi, c’était que le sang de l’empereur devait être injecté à sa fiancée.

— Les substances… ont été injectées il y a une heure à peine. Leurs effets ne devraient pas se manifester immédiatement.

Lucierio reporta son attention sur Sigtrygg. Un fin sourire étira ses lèvres.

Après tout, tout se déroulait exactement comme il l’avait prévu.

— Sigtrygg sera prêt à temps pour la cérémonie.

Lucierio hocha la tête et quitta la pièce sans ajouter un mot.

Javiel attendit qu’il disparaisse pour jeter un dernier regard à la victime et au personnel médical.

— Dépêchez-vous de terminer, si vous ne voulez pas mourir d’ici demain. Je n’ai pas le temps pour vos excuses inutiles… à moins que le général Areavalde ne soit pas aussi strict que les rumeurs le prétendent.

Les médecins pâlirent.

Sans s’attarder davantage, Javiel quitta la pièce et se dirigea vers les cuisines.
Le banquet du lendemain devait être irréprochable. Et les rumeurs de retards dans certaines livraisons l’inquiétaient déjà assez.

Car si quelque chose tournait mal, c’est lui qui en paierait le prix.

***

Scène 2 : Le mariage

L’homme auquel Rubèn avait fait face durant le trajet ne ressemblait en rien à un Valquiàn.

Des cheveux blancs comme les fleurs de magnolia du domaine de son père, des yeux bleus en amande, profonds, presque félins, et une peau d’une pâleur que l’on ne rencontrait chez aucun Valquiàn. Une beauté étrangère qui captait malgré lui l’attention.

Pourtant, ce n’était pas son apparence qui troublait Rubèn. C’était son attitude.

Rubèn connaissait l’état dans lequel se trouvait le fiancé de l’empereur. Il avait surpris la veille, par inadvertance, une conversation étouffée : l’empereur l’avait kidnappé… et drogué.

Et pourtant, Sigtrygg se tenait droit sur son siège, calme, presque majestueux dans son costume blanc ajusté brodé de fils d’or. Une longue cape claire reposait sur ses épaules.

Rubèn avait remarqué ses regards furtifs, jetés à la dérobée, puis ce retour obstiné vers l’horizon.

Lui, au contraire, se sentait profondément mal à l’aise sous les hourras et les confettis lancés en direction du carrosse. Tous ces regards braqués sur eux… Combien étaient-ils ? Rubèn avait l’impression que toute Alvaria s’était rassemblée — et même les duchés alentours.

Le carrosse finit enfin par s’arrêter.

Rubèn descendit et tendit la main à Sigtrygg pour l’aider. Il agissait mécaniquement.

Lorsque leurs mains se touchèrent pour la première fois, il sentit la rugosité de sa paume.

Ce n’était pas la main d’un noble.

Rubèn se pencha légèrement vers lui.

— Maintenant, suivez les deux prêtres devant vous. Ils vont ouvrir le passage.

Leurs regards se croisèrent. Pour la première fois, Rubèn aperçut la peur au fond des yeux bleus de Sigtrygg. Son cœur se serra. Une désagréable impression d’emmener une bête à l’abattoir lui traversa l’esprit. Mais cette lueur disparut presque aussitôt, remplacée par une étrange absence.

Un pas derrière lui, Rubèn suivit la silhouette qui tranchait avec le décor chamarré.

Les cloches sonnaient depuis que Sigtrygg avait posé le pied hors du carrosse, couvrant presque toute l’agitation extérieure. La route lui avait paru interminable dans la voiture décapotée tirée par quatre chevaux.

À l’intérieur du temple, toute la noblesse d’Alvaria était réunie. Debout. Les yeux fixés sur le futur époux.

Même s’il n’était pas l’objet de cette attention, Rubèn se sentait écrasé sous ces regards avides, ces murmures… et même quelques rires étouffés.

Nerveux ou moqueurs ? Il n’aurait su le dire. Comment ce Sigtrygg, à peine plus âgé que lui de deux ans, parvenait-il à avancer ainsi ? Il n’était même pas majeur… enfin, on disait que, sur son continent, il l’était. Comment pouvait-on être majeur à dix-sept ans ?

Pourquoi ? Sigtrygg peinait à comprendre. Pourquoi se trouvait-il ici à participer à cette mascarade ? Un mariage entre hommes… quelle absurdité. À Tzayollan, une telle union aurait été impensable. Les relations entre hommes existaient, certes, mais elles ne donnaient jamais lieu à un mariage. À Skarheim, sur le continent du Nord, son père lui avait raconté que c’était une pratique normale.

Il ne l’avait jamais cru. Et voilà où il en était. La pensée le révoltait. Il n’avait aucun attrait pour les hommes — et encore moins pour cet… cet… Cet enfoiré.

Sigtrygg gardait volontairement la vue floue pour éviter de regarder autour de lui. Mais il ne pouvait plus ignorer la scène. Devant lui s’élevaient les quatre marches menant à l’autel. La moquette rouge, bordée d’or, étouffait ses pas. Lucierio Inego Valcàzar de Montemayor — de son nom complet — se tenait là, devant l’autel.

Son regard brûlant fixé sur lui. Détendu. Presque amusé. Sigtrygg hésita un instant. Que devait-il faire ?

Il observa rapidement la disposition de la scène et décida de se placer à la gauche de l’empereur, comme on l’aurait fait lors d’une cérémonie dans l’empire de Tzayollan. Lucierio ne lui donna aucune indication. Sigtrygg choisit donc lui-même sa place.

L’odeur entêtante des fleurs saturait l’air depuis son entrée dans cet édifice aux pierres roses et aux tours élancées comme il n’en avait jamais vues.

Il avait failli s’exclamer en l’apercevant de loin… mais s’était mordu la lèvre.

Une main attrapa soudain la sienne avec fermeté. Surpris, Sigtrygg tourna la tête. Lucierio. D’une simple traction, il le déplaça doucement… mais fermement… à sa droite.

Un murmure parcourut aussitôt l’assemblée. Sigtrygg sentit la chaleur lui monter aux joues. Un discret « hum » attira son attention. Pour la première fois, il remarqua l’homme qui se tenait derrière l’autel.

Vêtu d’habits richement brodés, les mains couvertes de bijoux, le front ceint d’une couronne de végétation inconnue. Un chaman, sans doute. Mais si différent de Chalquèn…

Sur la table devant lui reposait un objet brillant qui pulsait comme un cœur attira son attention. 

— Mes bien chères sœurs, mes bien chers frères…

Sigtrygg cessa d’écouter.

Les froissements de tissus et les raclements de chaises indiquaient que l’assemblée prenait place. Le temple semblait rempli à craquer. Même s’il avait envisagé, l’espace d’un instant, de fuir… c’était impossible. Les invités formaient un mur.

Le chaman leva les bras vers le ciel et prononça une bénédiction.

Cette simple idée tordit l’estomac de Sigtrygg. Son regard fut attiré par l’autel. Un objet doré en forme de pétale reposait sur un présentoir. Sa lumière jaune pâle semblait pulser doucement. Ou était-ce son imagination ?

Sigtrygg baissa les yeux vers le sol blanc, rutilant.

Un doigt se plaça sous son menton. Doux, mais ferme. Comprenant qu’il s’agissait de Lucierio, il résista un instant. La pression se fit plus forte. Sigtrygg releva la tête. Lucierio le regardait, amusé. Sigtrygg fronça les sourcils. Ça l’amusait ? Pas lui. Le souvenir du laboratoire lui revint brutalement. Il était à sa merci.

Un goût métallique envahit sa bouche. Il venait de se mordre la lèvre. Lucierio le remarqua. Son sourire s’accentua légèrement. Il leva la main et essuya lentement le sang avec son pouce.

Sigtrygg voulut reculer, mais la menace dans le regard de l’empereur l’immobilisa. Son instinct animal parlait plus fort que sa raison. Il détourna les yeux vers la foule… puis regretta aussitôt. Les regards de pitié et les sourires entendus lui serrèrent la gorge. 

Le vertige revint. Son corps devenait lourd. L’encens lui montait à la tête. Ses jambes cédèrent. Ses mains se posèrent brutalement sur le torse de Lucierio pour trouver un appui.

Un nouveau murmure parcourut l’assemblée. Rouge de honte, Sigtrygg sentit ses jambes vaciller. Lucierio saisit ses mains et le redressa, comme on l’aurait fait d’un enfant maladroit. Sigtrygg lui lança un regard de haine. Mais que cette torture finisse…

— Penche-toi, souffla Lucierio.

Sigtrygg obéit, l’expérience du laboratoire lui revint cruellement en mémoire et il s’était assez couvert de ridicule jusqu’ici.

Un liquide froid coula sur son crâne.

— … et consacre ces deux époux dans leur nouvelle famille…

C’était donc cela, la cérémonie ? Sigtrygg s’attendait à quelque chose de plus grandiose. Mais ce n’était que des paroles.

— Embrassez votre m…femme, Votre Majesté.

Les poils de Sigtrygg se hérissèrent. Il tenta de retirer ses mains. Lucierio le tira vers lui, sans effort apparent. Sigtrygg ouvrit la bouche pour protester et Lucierio l’embrassa.

L’objet brillant posé sur l’autel émit un buzz, comme si un mécanisme ancien venait de s’ouvrir.
Une lumière d’or pâle se répandit lentement autour d’eux, glissant sur leurs vêtements et leurs mains jointes.

Sigtrygg sentit alors quelque chose craquer en lui. Pas une douleur… plutôt une rupture invisible, comme si une ligne enfouie dans sa poitrine venait de se fissurer.

Une vibration sourde se propagea dans son corps, remontant le long de sa colonne. Son souffle se fit plus court. Pendant une fraction de seconde, il eut la certitude étrange que cette pulsation ne lui était pas destinée à lui seul.

En face de lui, Lucierio fronça imperceptiblement les sourcils, comme si une brève secousse venait de traverser sa poitrine… puis son expression reprit aussitôt son calme assuré.

L’objet sur l’autel vibra de nouveau.

Sa lumière sembla hésiter — vacillant une fraction d’instant entre les deux hommes — avant de se stabiliser.

Sigtrygg eut soudain l’impression que quelque chose d’ancien, de très ancien, venait de l’observer… et de le reconnaître.

Puis la lumière explosa.

Un flash aveuglant déchira l’air du temple. Les cloches se mirent à sonner à toute volée.

Le son envahit l’espace, profond, solennel, presque irréel. Sigtrygg eut l’impression que le temps lui-même vacillait autour de lui. Un vertige brutal l’envahit et ses mains se refermèrent malgré lui sur celles de Lucierio.

Lucierio, de son côté, resta saisi, les yeux grands ouverts. 

Le monde semblait avoir ralenti. Les cloches résonnaient au loin. La lumière persistait encore derrière ses paupières closes. Ses lèvres se détachèrent finalement de celles de Sigtrygg… mais il ne bougea pas. Incrédule.

Impossible.

Non… ce n’est pas possible.

Comment ?

Lui qui, quelques instants plus tôt, observait Sigtrygg avec une condescendance amusée eut soudain l’impression que le toit du temple venait de s’effondrer sur sa tête. Sigtrygg n’était pas un simple sujet d’expérience.

Sigtrygg était son égal.

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