
Des craquements discrets, accompagnés de crissements, les accompagnaient depuis qu’ils étaient entrés dans la racine principale d’Yrraleth.
Skeldan suivait Xianlian.
Elle alternait course rapide et marche depuis une demi-heure déjà.
Ils avaient quitté la capitale pour rejoindre le nord-est de Tzayollan.
Ils avaient remonté une rivière en bateau à moteur, puis voyagé à cheval sur les routes commerciales poussiéreuses. Et puis, ils s’étaient enfoncés dans la végétation sur des chemins plus sinueux et avaient abandonné leurs chevaux dans le dernier hameau avant les racines.
Au fond, cette traversée ne représentait qu’une journée.
Et dire qu’ils avaient mis plus d’un mois, la première fois qu’ils avaient mis les pieds ici, à traverser le continent.
Itzcoatl avait mis à leur disposition les moyens les plus sûrs et rapides.
Cela changeait tout à leur mission de secours.
Skeldan avait essayé de parler avec Xianlian, mais elle restait muette. Emmurée dans son silence et ses inquiétudes.
Le départ dans la nuit et les au revoir déchirants avec leurs deux derniers enfants devaient aussi la travailler, forcément.
Sigtrygg était un homme, maintenant, surtout pour lui qui venait du Nord… un adulte… puisque la majorité y était à quatorze ans.
Mais ce n’était pas le cas pour le cœur de Xianlian. Son fils, pour elle, était encore mineur.
Depuis combien de temps couraient-ils ?
Skeldan avait perdu le compte. La racine était sombre, à l’intérieur.
Et personne ne s’était rendu compte qu’une porte se cachait sur la paroi en partie fossilisée du végétal.
Comment était-ce possible ?
Pendant longtemps, Skeldan s’était posé des questions sur le sujet. Et, pour une raison quelconque, c’était maintenant qu’il se disait que cette porte ne devait être visible que par les descendants d’Elyndar. Ce qui était plus que probable.
Son regard fouillait les alentours grâce à sa lumière frontale.
La lampe torche de Xianlian restait focalisée sur le chemin devant elle ; lui balayait plus largement la zone.
Le chemin se rétrécit entre les fibres, et le couple se plaqua contre les parois. Avançant en crabe, retenant leur souffle. Les craquements se faisaient plus sourds, plus menaçants… trop proche. Skeldan entendit le petit cri d’effroi de Xianlian. Il voulut l’interroger, mais elle s’écria avec rapidité :
— Sortons vite d’ici !
Facile à dire pour elle qui était petite et menue, plus compliqué pour lui vu sa taille et son corps athlétique. Sa respiration emplit l’atmosphère confinée, tandis que sa peau était tirée par la fibre rêche qui laisserait quelques griffures à la sortie.
La voix de Xianlian l’exhortait à se dépêcher. Plus facile à dire qu’à faire, songea Skeldan. Il haleta… força sur ses membres, arrachant une grimace de douleur.
S’il s’était agi d’un autre arbre, il aurait utilisé la glace pour se frayer un chemin, mais… on ne touchait pas Yrraleth. L’arbre-monde, vénéré de tous, ne devait pas être plus abîmé qu’il ne l’était déjà.
Il réussit à s’extirper.
Son épaule frôla des tiges de liane figées.
Un cliquetis sec.
— Dépéchons-nous.
Xianlian était déjà repartie. Skeldan fronça les sourcils. Pourquoi sa femme semblait sur les nerfs ? Il se remit en route, en claudiquant au départ.
Il glissa et se rattrapa aux lianes. Il aurait pu s’effondrer lourdement. Il jeta un coup d’œil à Xianlian qui ne l’avait pas entendu crier. Pourquoi ? Il se remit sur pied et ne chercha pas à analyser.
Il devait la rattraper.
La douleur dans ses jambes irradiait, mais il l’occulta. Sa course reprit et la racine ne semblait pas avoir de fin.
Skeldan prit conscience qu’il n’entendait presque plus les sons dans cet environnement qui, au premier abord, devait être silencieux.
Devait.
C’est ce qu’on attendait d’un lieu comme l’intérieur d’un arbre, n’est-ce pas ? C’était peut-être pour cela qu’il scrutait son environnement si anxieusement.
Ce lieu n’était pas neutre.
Xianlian s’arrêta brutalement.
Skeldan se plaça à ses côtés.
—J’ai… j’ai soif…
Skeldan observa le visage de sa femme. La sueur dégoulinait de son front.
Cela l’étonna.
Elle pouvait courir sur plusieurs kilomètres sans jamais paraître en souffrir. Puis il se souvint. Elle était affectée par ce lieu qu’ils avaient déjà traversé ensemble.
Sa respiration lui parvenait très hachée.
Skeldan fouilla l’une des sacoches qui pendaient dans son dos et en sortit des snacks.
Il lui tendit du bœuf séché et une gourde.
Elle accepta en silence.
S’essuya le visage avec un linge.
Le replaça dans sa veste.
Puis mangea.
Skeldan éclaira tout autour d’eux.
Il ne pouvait s’empêcher d’être, à chaque fois, surpris.
Ici, il oubliait la notion du temps et de l’espace.
Il faisait chaud.
Humide.
Et cette impression de lourdeur rendait les déplacements difficiles.
Il reporta son attention sur Xianlian.
Ses doigts effleurèrent sa joue avec tendresse.
Sa peau était brûlante.
Alors, immédiatement, son propre corps produisit du froid.
Les yeux sombres de Xianlian s’illuminèrent de reconnaissance.
—Pour un peu, je me blottirai contre toi… dit-elle en riant.
— Aaaahhhh… si nous étions à la maison, je me ferais un plaisir de te satisfaire, mais ici… nous nous contenterons de cela.
Les doigts de Xianlian emprisonnèrent sa main.
Elle la porta à son visage et brossa sa joue contre elle.
— Je suis contente que tu sois ici avec moi, chéri.
La peau de Xianlian lui parut plus souple.
Plus fraîche, au toucher.
Skeldan réchauffa son corps et l’attira contre lui.
— Nous le retrouverons… peu importe où il se trouve.
— Je le sais. Nous le ramènerons à la maison, et… nous pourrons reprendre notre vie.
Elle ouvrit les yeux.
Le fixa un instant.
Puis reprit :
—Nous pouvons repartir, Skeldan. Je me sens mieux.
Il l’observa un instant.
— Tu es sûre ? Tu ne paraissais pas au mieux il y a quelques minutes…
— Grâce à toi, je vais mieux.
Elle sourit.
Pas pour le rassurer.
Mais parce que, honnêtement, son contact lui faisait tout oublier. Même cette cacophonie qui les entourait.
Elle se détacha de lui à regret et se tourna vers le tunnel sans fin.
Immédiatement, elle entendit.
Le ruisseau, non loin d’eux, qui clapotait.
Les crissements et les craquements du bois, qui se serrait et se desserrait comme s’il était vivant.
Et surtout…
Cette succion.
La sève, circulait.
Cette sensation sonore qui lui donnait la nausée.
Elle détestait cela.
Le bruit de leur course se répercutait en échos.
Le toc, toc, toc, toc de leurs pas devenus lourds, s’entrechoquaient sur le bois.
Un avertissement implacable.
Comme si cela ne suffisait pas, elle percevait sa respiration.
Son souffle.
Et les battements de son cœur.
Qui semblaient vouloir couvrir le son de leurs pas pressés.
Pourquoi, à chaque fois qu’elle entrait ici, ce passage devenait-il une épreuve pour ses nerfs ?
Et puis, cette chaleur…
Comme s’ils étaient proches d’un volcan.
Ce n’était que son imagination, certainement.
Skeldan ne paraissait pas souffrir.
En même temps, son mari avait une climatisation intégrée dans le corps.
Pour une fois, elle l’enviait.
Ses pouvoirs à elle, ici, n’étaient d’aucune utilité ici.
Peut-être que son inquiétude — que dire… son stress pour son fils — perturbait son corps ?
Elle n’en savait rien.
Elle courait depuis toujours.
Mais ici, c’était un peu comme si elle courait pour sa vie.
Elle voyait la lumière de Skeldan se balancer à droite et à gauche depuis un moment, comme s’il sondait son environnement.
Ici, aucun prédateur ne les attendait.
Alors quoi ?
Les portails ne se trouvaient pas aussi près de l’entrée : il le savait.
Cherchait-il quelque chose ?
Elle aurait dû lui poser la question plus tôt.
Mais sa tête ne lui appartenait plus vraiment.
Son pied dérapa.
Elle se vit déjà à terre.
Mais Skeldan la rattrapa prestement.
—Aahh…
— Fais attention, chérie. Le bois est humide, ici.
Xianlian baissa la tête.
Et, effectivement, le bois suintait.
Elle ne l’avait pas remarqué.
Trop occupée à occulter tous ces bruits qui l’assaillaient.
Externes.
Internes.
— Merci. Repartons…
Elle traversa la zone avec prudence.
Une sensation d’étouffement la gagna.
Et, avec elle, une peur viscérale.
Elle descendait dans son corps comme un serpent qui s’enroule autour d’une branche.
Ses jambes paraissaient peser une tonne.
La première fois qu’elle avait pris ces tunnels, elle avait ressenti un gros malaise. La deuxième fois, avec Skeldan, avait été plus difficile. Bien que facilitée par son amant, à l’époque.
Mais aujourd’hui…
Aujourd’hui n’avait rien à voir.
La chaleur.
Le bruit.
Cette sensation d’isolement et d’enfermement.
Tout la rendait claustrophobe.
Et elle n’avait qu’une hâte folle.
Trouver la sortie.
Peu lui importait, à présent, d’être séparée de son mari.
Elle voulait sortir.
À tout prix.
Des acouphènes l’empêchaient d’entendre les bruits extérieurs. Cette désagréable sensation ne soulageait pas son mal-être.
Une main s’abattit sur son épaule.
Son cœur fit un bond dans sa poitrine.
Xianlian s’écria.
Faillit perdre, une nouvelle fois, l’équilibre.
Mais le corps dur de son mari, dans son dos, la ramena dans une bonne posture.
Elle se retourna, en colère :
— Tu m’as fait peur !
Skeldan ne parut pas perturbé.
Comme à son habitude, son visage n’exprimait rien dans ces moments-là.
— Je t’ai appelée cinq fois, mais tu ne me répondais pas.
Le feu monta à ses joues. Sa confusion momentanée rendit son regard fuyant.
Elle qui se targuait de se contrôler perdait, depuis son entrée dans la racine, son flegme.
Skeldan se contenta de dire :
— Nous sommes arrivés.
Surprise, elle tourna son visage dans tous les sens.
Et, au détour d’un embranchement, elle remarqua les lueurs pâles et bleutées.
Celles que reconnaissaient ceux qui avaient déjà emprunté les portes.
Elle se redressa d’un seul coup. Le corps tendu.
Elle oublia Skeldan et se dirigea droit vers le seuil de la salle aux portails.
La sortie.
Elle était là.
Comme une promesse.
Skeldan observa le dos de sa femme.
Trouva son comportement étrange.
Mais ne s’en formalisa pas.
Il la suivit.
La surveilla du coin de l’œil.
— Ne t’approche pas trop près, Xianlian. C’est dangereux, tu le sais mieux que moi.
Elle ne semblait pas l’entendre.
Encore une fois.
Alors il emprisonna l’un de ses poignets avec fermeté.
Enfin, il capta son attention.
— Ne va pas si vite. N’oublie pas que nous devons trouver les bonnes portes. Viens, suis-moi.
La contrariété se lisait sur les traits de Xianlian. Skeldan s’en moquait.
Quelque chose devait la perturber, dans ce lieu étouffant.
Il jeta un œil autour de lui. Il reconnut le cercle tracé au sol.
Large.
Couvert de sortilèges.
Des inscriptions qu’il comprenait.
Contrairement à Xianlian.
Il le contourna.
Xianlian le suivit, sans résistance.
Il passa devant la première porte.
Elle frissonna.
Une légère vibration.
Et, l’espace d’un instant, une image apparut.
Puis disparut aussitôt.
Skeldan se souvenait de la porte qu’ils avaient franchie lorsqu’ils avaient quitté le Nord pour le Sud.
En revanche, il n’avait aucune idée de l’emplacement de celle qui dirigeait vers l’Est.
Certainement proche de la sienne.
C’était pourquoi il se dirigea vers elle.
L’énorme pièce laissait passer la lumière du jour.
Comment avaient-ils pu être éveillés aussi longtemps ?
La pensée se forma.
Puis s’évapora.
Les portes formaient un quart de cercle, monté sur quatre étages.
Si grandes qu’elles auraient pu laisser passer un géant.
Et d’autres, légèrement plus petites.
Mais très hautes. Même pour un homme de sa taille.
Le pas de Skeldan ralentit.
Il avait oublié qu’il tirait sa femme.
Hypnotisé, il avançait vers l’une d’entre elles.
Et, lorsqu’il s’arrêta devant…
Sigtrygg se matérialisa.
Il était là.
À portée de main.
Si proche.
Skeldan n’était pas émotionnel.
Ou le montrait peu.
Pourtant, la peur qu’il avait ressentie depuis trois jours seulement s’effaça.
L’inquiétude qu’il refoulait pour ne pas perturber davantage sa famille laissa place à un soulagement brutal.
Ses yeux brillèrent.
— Sigtrygg… Sigtrygg, on est là, maman et moi.
Son fils se détourna.
Se tourna vers quelqu’un.
Lui parla.
Qui était cette personne ?
Pourquoi paraissait-il si contrarié ?
Pourquoi ne venait-il pas vers eux ?
La main de Skeldan se tendit vers la porte. Son pied s’avança, puis l’autre… Ses doigts effleurèrent la surface qui ondula.
Ses doigts traversèrent, laissant au contact de la porte une sensation familière de fraîcheur.
Mais celle de Xianlian l’arrêta.
Surpris, Skeldan s’immobilisa. Dans un état second, il ne la reconnut pas.
Il la dévisagea sans comprendre.
Une expression interrogative sur les traits.
— Pourquoi ne nous regarde-t-il pas ?
Les doigts de Xianlian claquèrent près de ses yeux.
Sec.
Net.
Skeldan sursauta.
Comme décillé, il cligna des paupières.
Étourdi.
— Skeldan ? Tu vas mieux ?
Surpris par sa question, il la regarda avec perplexité.
— Regarde maintenant…
Xianlian lui montra la porte.
Il y avait bien son fils de l’autre côté.
Mais…
Il paraissait plus vieux.
Bien plus vieux qu’il ne l’était.
Une trentaine d’années, peut-être.
— Comment ?
— Je ne suis pas sensible aux illusions visuelles, je te le rappelle, répondit sa femme. Ce n’est pas notre fils. Ce n’est pas la porte qui mène à lui. Et je pense qu’aucune d’entre elles ne nous mènera à lui. Où se trouve ta porte ?
La texture douce de ses cheveux, sous ses doigts — qu’il y avait passés nerveusement — ramena Skeldan à la réalité.
Son visage s’assombrit.
Il aurait traversé.
Il n’aurait rien remarqué.
Pas sans Xianlian.
Il se reprit. La confusion le rendait gauche.
Il n’avait pas de temps pour cela, songea-t-il avec colère.
— Tu as raison…
Skeldan jeta un coup d’œil autour de lui.
Repéra l’empilement d’écorces qu’il avait laissé près de l’une d’elles.
En vingt ans, elles s’étaient affaissées.
Recouvertes d’humus.
— C’est ici.
Devant elle, il s’arrêta.
Frôla la surface lisse.
Et la porte matérialisa une terre rocheuse.
Rugueuse.
Humide.
Le ciel était gris et bas.
Ses poils se hérissèrent au souvenir de la bise immanquable qui devait y sévir.
Sa peau appréhendait déjà.
Sa tenue, faite de tissus légers, ne résisterait pas bien longtemps, là-bas.
Perdu dans la contemplation d’un monde familier et devenu étranger à la fois, il sursauta.
Xianlian venait de s’exclamer derrière lui, un peu plus loin :
— J’ai trouvé la mienne !
Déjà ?
Il blêmit.
La séparation était proche. Sa famille s’étiolait, petit à petit. Et bientôt… Il ne resterait plus que lui.
Skeldan franchit la distance qui les séparait à la hâte.
Il ne voulait pas la laisser partir.
Il l’accompagnerait.
— Xianlian, chérie…
Il la prit dans ses bras.
Et les siens l’encerclèrent chaleureusement.
— Sois prudent, chuchota-t-elle.
— Je… je ne veux pas te quitter, avoua-t-il, penaud.
Elle se recula.
Prit son visage entre ses mains.
L’observa avec gravité.
— C’est pour le bien de notre fils. Nous devons le retrouver. Nous ne pouvons ni le laisser au Nord, où il courrait un grave danger avec la succession, ni le laisser chez moi… Il n’est pas prêt pour le traitement qu’ils lui réserveraient, là-bas. Il ne serait plus qu’un jouet, un instrument entre les mains de mon clan, si je ne suis pas là pour le protéger.
— Tu ne pourras rien…
Un index se posa sur sa bouche.
Et elle lui répéta ce qu’elle lui avait dit la veille au soir :
— Je prendrai la tête de l’Empire s’il le faut… mais on ne touchera pas à mon fils. Sois certain de ma détermination, Skeldan. Nous nous retrouverons… et nous retrouverons notre famille. Je peux compter sur toi ?
Skeldan embrassa le doigt, toujours posé sur ses lèvres.
Puis se saisit de son poignet.
Et frotta son visage contre sa paume.
— J’ai compris, dit-il d’une voix rauque.
Xianlian monta sur la pointe des pieds.
L’attira à elle.
Un baiser les réunit. L’espace d’un instant.
Puis elle le repoussa.
Sans le quitter des yeux.
Et fit un pas en arrière.
La porte l’engloutit.
Sans qu’il ne puisse la retenir un peu plus longtemps contre lui.
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