Lucierio avait gardé le même visage, le même calme poli, le même sourire exact qui avait fait se taire le temple au moindre mouvement de sa main.

Chapitre 12 : Tu es à moi

Lucierio avait gardé le même visage, le même calme poli, le même sourire exact qui avait fait se taire le temple au moindre mouvement de sa main.

Mais sous sa peau, quelque chose continuait de vibrer. Une sensation désagréable.

Il avait cru, un instant, que la lumière n’était qu’un caprice ancien — un effet spectaculaire destiné aux croyants, une machinerie de prêtres. Une manière de sceller un pacte et de rassurer la foule.

Ce n’était pas ce qu’il avait senti.

Il semblerait même qu’il soit le seul à avoir eu cette hallucination… Non, Sigtrygg avait paru aussi surpris que lui, au même moment…

Cette secousse minuscule, à peine une pulsation, avait traversé sa poitrine comme si on avait frappé à la porte d’une pièce qu’il ne visitait jamais. Et ce qui avait suivi — cette certitude brutale, absurde — ne l’avait pas quitté depuis.

Sigtrygg était son égal.

Il lui jeta un coup d’œil furtif, alors qu’il le dirigeait vers ses appartements. Sa main était posée sur la sienne… Cette peau contre la sienne, cette chaleur qui s’imprégnait en lui. C’était la première fois de sa vie qu’il laissait quelqu’un le toucher ainsi. Un frisson intérieur le parcourut.

Non !

Que lui prenait-il tout à coup ? Sa mâchoire se serra, tandis que son expression s’assombrissait imperceptiblement.

Il ne devait pas penser comme ça. Il ne devait pas laisser cette phrase se déposer en lui comme un venin.

Un égal n’entrait pas ici. Un égal ne se laissait pas traîner par des prêtres ni tenir par le menton devant une assemblée amusée. Il ne devenait pas époux sur ordre.

Et pourtant…

Ils avaient quitté le temple depuis peu. Les couloirs du palais avalaient les sons, étouffaient les voix, rendaient chaque pas plus net, plus intime. Lucierio marchait et épiait son épouse.

Les effets de la drogue devaient s’estomper. Sigtrygg avançait d’une manière rigide, bien loin de son entrée dans le temple et de son regard fuyant. D’ailleurs, ses yeux étaient dirigés droit devant lui.

Lucierio observa une nouvelle fois la main sur la sienne : elle ne tremblait pas ! Pas crispée comme celle d’un homme brisé, mais droite, comme celle de quelqu’un qui se retient.

Lucierio fixa la nuque claire, la ligne des épaules, l’ombre des omoplates sous le tissu. Il cherchait — et il détestait se surprendre à chercher — le signe évident du retour à l’ordre : la fatigue, la peur, le tremblement. Quelque chose qui dirait : voilà, il est à moi, il n’est qu’un corps pris dans mon monde.

Il n’y eut rien.

Ou plutôt : il y eut trop peu.

Sigtrygg tourna légèrement la tête, comme s’il avait senti le fil de son attention. Pas assez pour regarder vraiment — pas encore — mais assez pour que Lucierio sente cette irritation familière lui monter dans la gorge.

Il n’avait pas le droit de sentir sa présence.

Lucierio ralentit d’un pas, puis accéléra, et ses doigts se refermèrent autour du poignet de Sigtrygg avec la même douceur que dans le temple. Une douceur mesurée, exacte, sans brutalité inutile.

— Ici.

Il le guida vers une porte latérale, choisie au hasard parmi toutes celles qui menaient vers des salons et des antichambres. Il avait besoin de silence. Besoin d’un espace où les regards des autres ne viendraient pas brouiller le sien.

Quand la porte se referma, le monde sembla s’éteindre.

Lucierio garda la main sur le poignet une seconde de trop.

Juste pour sentir.

La peau de Sigtrygg était chaude. Ses veines vivaient sous la pulpe de ses doigts. Rien d’extraordinaire. Rien qui explique…

Le regard de Sigtrygg se posa enfin sur lui.

Ce ne fut pas un regard suppliant.

Ce ne fut pas un regard haineux.

Ce fut pire : un regard présent.

Oui, les effets des drogues étaient bel et bien passés, et ce constat l’agaça. Ou bien était-ce la lucidité de Sigtrygg, ou la lueur de défi qui brillait dans ses yeux ? Lucierio eut l’impression que l’air se resserrait autour de sa cage thoracique tandis que l’agacement montait en lui.

Sigtrygg détourna les yeux pour regarder tranquillement autour de lui. Comme s’il n’était pas là ! Comme s’il n’était pas une menace pour lui.

La vibration revint, infime, comme un rire silencieux sous ses côtes.

Un égal.

Le mot le frappa avec une violence calme.

Était-ce pour cela, son indifférence ?

Il lâcha le poignet, mais son geste ne ressemblait pas à une concession. Plutôt à une décision. Ses yeux glissèrent sur la bouche de Sigtrygg, sur la trace déjà sèche du sang qu’il avait essuyée plus tôt. Il se rappela le laboratoire. Le corps attaché. La docilité fabriquée.

Et il sentit, avec une lucidité glaciale, que cette docilité ne suffirait plus.

— Regarde-moi, dit-il doucement.

Sa voix ne laissait pas de place au refus. Elle n’avait même pas besoin de monter. Elle n’avait pas besoin de menacer.

Sigtrygg ne bougea pas tout de suite.

Cette hésitation — une seule respiration — fut un affront.

Lucierio s’approcha, assez près pour que Sigtrygg n’ait plus la distance comme refuge. Il leva la main, posa deux doigts sous le menton, et cette fois, la douceur n’était qu’une forme. La pression, elle, était réelle.

— Tu es dans mon palais, souffla-t-il. Dans ma ville. Dans mon empire…

Il sentit le corps de Sigtrygg se tendre, non pas comme un homme qui va céder, mais comme un homme qui s’ancre. Leurs yeux se rencontrèrent… ceux de Sigtrygg étaient mêlés de colère et de défi, partagés, mais il remarqua la veine à la base de son cou qui pulsait rapidement.

Lucierio sourit, très légèrement.

Ce sourire-là n’était plus pour amuser.

Il était pour mordre.

— Tu vas apprendre ta place, dit-il, presque tendrement, comme on énonce une règle simple à un enfant qui ne comprend pas encore le danger.

Et quelque part, très loin dans sa poitrine, la vibration répondit. Comme si quelque chose — ancien, silencieux — regardait aussi.

Sigtrygg ne baissa pas les yeux.

Il resta droit, et dans cette raideur, quelque chose avait changé — comme si, d’un coup, les fils invisibles qui le tenaient depuis le laboratoire avaient cédé. Lucierio le vit à la manière dont son souffle se posait, plus profond, plus régulier. À la façon dont ses épaules cessaient de chercher l’ordre.

Sigtrygg n’avait plus rien d’un animal apprivoisé.

Il entrouvrit les lèvres, puis les referma, comme s’il choisissait le moment exact où il accepterait de parler. Le silence s’allongea une seconde — une seconde de trop — et Lucierio sentit l’irritation se mêler à autre chose, plus dangereux.

Du stress.

Il n’aurait jamais dû.

— Tu prends goût à l’insolence, dit-il, calme.

Il voulait que sa voix soit une lame fine, polie. Il voulait que le mot « insolence » suffise à remettre l’autre à sa place.

Sigtrygg esquissa un sourire qui n’en était pas un.

— Ma place ? Vous parlez comme si vous l’aviez écrite dans la pierre.

Le ton n’était pas un cri. Pas une plainte. C’était une constatation, et cela fit quelque chose de sec dans la poitrine de Lucierio.

Il ne devait pas parler ainsi.

Lucierio fit un pas en avant pour combler l’espace qui les séparait encore. Sigtrygg fit un mouvement pour reculer sous cette soudaine proximité, avant de suspendre son geste. Ce fut une victoire pour lui, la preuve éclatante que ce jeune blanc-bec n’était pas si à son aise.

Un rictus plissa la commissure de ses lèvres.

La pièce où ils se trouvaient était faite pour le confort : un salon privé, tapissé de tissus lourds, avec des lampes à huile qui donnaient aux murs une chaleur irréelle. Ici, tout lui appartenait. Les rideaux, les portes, les couloirs derrière. Même l’air… et Sigtrygg.

Et pourtant, devant lui, ce dernier le regardait toujours avec défi, comme un homme qui refuse de se souvenir qu’il est prisonnier.

La vibration sous la peau de Lucierio revint, légère, moqueuse. Un écho dans sa cage thoracique, comme si un autre regard — ancien, silencieux — observait la scène.

Un égal.

Le mot n’était pas seulement une idée.

C’était une menace lancinante.

— Tu ne comprends rien, dit Lucierio, plus bas.

Il s’éloigna de quelques pas et posa sa main sur le dossier d’un fauteuil, non pour s’appuyer, mais pour occuper l’espace. Pour rappeler, par le geste, la propriété. Il devait reprendre la main.

Sigtrygg haussa à peine le menton.

— C’est vrai ! rétorqua Sigtrygg, la colère à peine contenue. C’est vrai, je n’y comprends rien ! Où suis-je ? Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? Vous m’avez fait enlever, séquestrer et… et… maintenant… ce mariage ? Enfin, si ça en est un ! finit-il avec mépris.

Sigtrygg, tout en parlant, avait quitté son attitude mesurée pour serrer les poings et lui crier dessus. Le sang de Lucierio ne fit qu’un tour. Son sourire resta en place, mais il sentit un frisson glacé le parcourir.

— Aurais-tu peur de moi ?
— Bien sûr ! avoua franchement Sigtrygg, sans se cacher.

Pour une raison qu’il ne s’expliquait pas, l’attitude de Sigtrygg le déstabilisa, même si, en surface, il ne montrait rien. Une fissure commençait à s’étendre sur sa carapace.

— Qui ne le serait pas à ma place ? Un fou m’a kidnappé pour je ne sais quelle raison tordue ! Ça me met hors de moi, pour dire toute la vérité !

Sa voix tremblait à présent. Le coup de l’émotion, certainement, songea Lucierio.

— Un fou ? C’est ainsi que tu me vois ?

Sa voix, devenue onctueuse, aurait fait reculer ses généraux, ses conseillers, toute la cour d’Alvaria avec prudence… Mais, au lieu de cela, Sigtrygg se rapprocha de lui, presque menaçant. Un craquement dans la fissure intérieure l’avertit du tour dangereux que prenait cette conversation.

— M’enchaîner sur une table ! Me faire subir ces expériences qui servent à quoi, au juste ? Me traîner devant un autel et nous marier ? Et… et cette idée ridicule de m’appeler « votre épouse »… Si ce n’est pas l’œuvre d’un fou, de qui cela peut-il être ? Je veux rentrer chez moi ! Même si vous êtes un empereur, vous n’êtes rien pour moi !

Un nouveau craquement…

Sa respiration s’arrêta.

Les jointures des doigts de Lucierio blanchirent. Pourtant, il restait parfaitement serein en apparence. Jusqu’où son épouse allait-elle le narguer ainsi ?

— Est-ce tout ce que tu as à me reprocher ?
— Tout ? Vous ne savez même pas qui je suis ! Lorsque mon père viendra me chercher, vous ne pourrez pas l’arrêter…

Là, Lucierio eut un petit rire moqueur. Qui pouvait bien être son père pour qu’il ait autant d’assurance ?

— … Riez autant que vous le pouvez… Vous êtes un empereur, mais mon père l’est également… tout comme ma mère, d’ailleurs. Ils viendront me chercher et vous ne pourrez que vous incliner devant eux !

Un silence brutal remplit la pièce. C’était donc cela ? Son estomac se tordit, tandis que son sang se mit à bouillir en lui.

Lucierio saisit les épaules de Sigtrygg, ses doigts s’enfonçant dans sa chair. Son visage vint se coller à celui de Sigtrygg, qui tenta de se débattre, de le repousser.

Non. Il ne partira pas. À aucun prix. Il est sa clef. Il est à lui. Plus de dix ans qu’il l’attendait… Hors de question qu’il lui échappe.

— Quel est ton nom ? articula-t-il d’une voix rauque, trahissant sa tension interne.
— Tharheim… Je me nomme Sigtrygg Tharheim, et ma mère… ma mère porte le nom de Zhao.

Un vertige le saisit… un précipice s’ouvrait sous ses pieds.

Non seulement une guerre allait finir par éclater, mais Sigtrygg n’était pas l’enfant d’un seul empereur, mais de deux ! Il allait éclater de rire… Mais alors, son mariage était plus que valide, si Sigtrygg était, comme lui, un descendant d’Elyndar !

Il comprenait enfin pourquoi il était son égal… Son souffle se précipita. Il avait l’impression que ses yeux s’injectaient de sang… Ils pulsaient… comme son cœur, comme son esprit…

Puis sa respiration se coupa.

Ils pouvaient lui enlever Sigtrygg… hors de question.

— Tu n’es plus Sigtrygg Tharheim… tu es devenu Sigtrygg Valcàzar de Montemayor, et ça pour le reste de tes jours !
— Jamais ! cracha Sigtrygg.

Les mains de Lucierio tremblaient légèrement ; il resserra sa prise sur les épaules de Sigtrygg, qui grimaça de douleur.

Oui… c’est ça, souffre.

— Je n’ai pas besoin que tu l’acceptes pour le moment. J’ai besoin que tu m’obéisses.

Oui. C’était ça. S’il lui obéissait, tout serait plus simple. Une évidence.

Alors pourquoi blêmissait-il ?

Sigtrygg tenta de reculer, mais échoua. Lucierio attrapa l’une de ses mains. Sigtrygg se débattit et se libéra de nouveau. Libres, ses mains repoussèrent son torse, désormais trop proche. La peur se lisait dans ses yeux, et cela enivra Lucierio.

Oui.

Sigtrygg devait avoir peur.

— Obéir ?

Un râle échappa à la gorge de Sigtrygg tandis que Lucierio tentait de le maîtriser. Sigtrygg devenait de plus en plus virulent, se débattant comme un forcené. Lucierio perdit son sang-froid. Cette résistance, qu’il expérimentait pour la première fois… le rendait fou.

Tous ceux qui lui résistaient finissaient sous le fil de sa lame…

Mais pas lui.

— Te crois-tu libre ? haleta-t-il.

Il n’entendit pas sa réponse.

Lucierio attrapa de nouveau Sigtrygg, cette fois par les épaules. Instinctivement, Sigtrygg esquiva.

Le bout des doigts de Lucierio agrippa avec force le haut de sa veste pour l’attirer à lui.

Sigtrygg tenta de se libérer en s’échappant dans l’autre sens.

Un craquement sec de tissu emplit la pièce.

Dans le même mouvement, Sigtrygg perdit l’équilibre et bascula en arrière. Lucierio le réceptionna dans ses bras, par instinct. L’élan les emporta, et ils roulèrent au sol, étroitement enlacés.

Leurs respirations précipitées se répercutèrent dans la pièce.

Lucierio fixait Sigtrygg, coincé sous lui. Ce dernier le dévisageait, abasourdi. Puis il se ressaisit et tenta de dissimuler son buste découvert… Encore une fois, il cherchait à lui échapper.

Lucierio emprisonna la mâchoire de Sigtrygg et l’embrassa de force. Ses lèvres s’écrasèrent contre les siennes, l’empêchant de parler.

Voilà.

C’était l’ordre des choses.

Sigtrygg devait se taire.

Un goût métallique et une douleur à la lèvre le firent reculer.

Lucierio saignait abondamment. Sigtrygg le dévisageait, en colère, tout aussi effrayé. Sa bouche tremblait, couverte de son sang. Dans ses yeux bleus, humides, des larmes perlaient… Ses cheveux en bataille, ses vêtements déchirés : tout en lui trahissait un homme vulnérable.

— Je vais te briser, éclata Lucierio, oubliant son vernis civilisé.

Une décennie à s’entraîner à parfaire son visage social, à garder son calme… et il craquait. Tout ça à cause d’un gamin ?

Sa main agrippa le revers de la veste et tira sur le morceau déjà déchiré. Les craquements résonnaient dans la pièce, mais il ne les entendait plus.

Le visage rougi de Sigtrygg, ses yeux mouillés, la frayeur lisible sur ses traits… tout cela l’excitait.

Sigtrygg était à lui…

— Et il allait l’inscrire dans sa chair — à vie.

Le souffle de Sigtrygg se coupa.


Laisser un commentaire