
Le 9 mars, j’ai noté une idée dans mon agenda : “Ce qu’Amor Puede Matar m’apprend / la narration dramatique.”
À ce moment-là, je ne savais pas encore ce que j’allais écrire. Pire encore : j’avais l’impression de maîtriser mon sujet.
J’étais plongée dans le chapitre 10, une scène que je contrôlais. Une scène où la tension passait par les regards, par la cour, par ces personnages tertiaires qui permettent d’installer un malaise sans jamais avoir à entrer réellement dans la tête du monstre.
Tout fonctionnait.
Du moins, c’est ce que je croyais. Parce que je n’avais pas encore écrit le chapitre 12. Je n’avais pas encore compris ce que cela impliquait de donner la parole à Lucierio.
Je n’avais pas encore expérimenté ce que c’est que d’écrire un personnage qui perd son vernis social… tout en étant persuadé de le conserver. Et surtout, je n’avais pas encore découvert à quel point la narration dramatique change de nature lorsqu’on passe de l’extérieur… à l’intérieur. Très vite, je me suis heurtée à une difficulté que je n’avais pas anticipée.
Au départ, cette scène devait être écrite du point de vue de Sigtrygg.
Je savais exactement où j’allais : la gradation émotionnelle, la montée en tension, le climax. Tout était clair. C’est un terrain que je maîtrise. Installer un malaise depuis l’extérieur, jouer avec la perception, laisser filtrer la violence à travers les regards… je sais faire.
Mais comme souvent, je lance plusieurs amorces. Et l’une d’elles m’a arrêtée, parce qu’elle ne venait pas de Sigtrygg. Elle venait de Lucierio.
C’est là que j’ai compris quelque chose de fondamental : j’avais l’habitude d’écrire la victime… mais jamais l’antagoniste.
Or, le chapitre 12 n’est pas une scène comme les autres.
C’est un pivot.
Un point de bascule.
Tout ce qui suivra découle de cet instant.
Je ne pouvais pas me contenter de montrer ce que Sigtrygg subit. Je devais comprendre ce que Lucierio fait et surtout, pourquoi il le fait.
C’est là que la difficulté réelle est apparue, parce que Lucierio m’imposait deux exigences contradictoires :
- D’un côté, je devais respecter son arc.
- Lucierio est un personnage de maîtrise. De contrôle. De précision.
De l’autre, il devait basculer, mais pas de n’importe quelle manière.
- Il ne pouvait pas exploser.
- Il ne pouvait pas devenir chaotique.
- Il ne pouvait pas “perdre le contrôle” comme un autre personnage.
Son basculement devait rester propre. Maîtrisé. Presque invisible.
Et c’est là que tout s’est compliqué.
- Parce qu’en restant en POV, je ne pouvais plus me reposer sur mes outils habituels.
- Plus de regard extérieur.
- Plus de mise à distance.
- Plus de filtre.
Je devais faire tenir, dans un seul regard, deux mouvements opposés :
- Un homme qui contrôle.
- Et un homme qui est en train de céder.
- Sans jamais le dire.
- Sans jamais trahir l’un ou l’autre.
C’est là, précisément, que la narration dramatique change de nature.
Comment résoudre le problème ?
Je me suis appuyée sur quelque chose de très humain.
Ces réflexes que nous avons tous lorsque nous essayons de rester calmes alors qu’une crise est en train de monter. Ce moment où l’on se répète intérieurement que tout va bien. Que tout est sous contrôle.
Lucierio fonctionne de cette manière… mais à sa façon.
- Il ne panique pas.
- Il ne doute pas ouvertement.
Mais quelque chose le perturbe profondément :
Il est mon égal.
Ce mot s’est imposé comme un leitmotiv.
Il revient.
Encore.
Et encore.
Comme une évidence qu’il refuse.
Comme une idée qu’il tente de rejeter… mais qui s’impose malgré lui, jusqu’à devenir impossible à ignorer.
Ensuite, je suis passée par le corps.
Lucierio n’est pas un psychopathe. Il ressent, mais il réprime. Et lorsque l’émotion ne peut pas s’exprimer, elle se déplace. Elle devient physique.
- Des frissons.
- Une tension dans la mâchoire.
- Les phalanges qui blanchissent.
- Une rigidité du corps.
- Des pulsations sous la peau.
Tout ce qu’il refuse de penser… son corps, lui, le trahit, sans qu’il en prenne réellement conscience.
Enfin, il reste une chose essentielle :
Le langage.
Lucierio est un personnage de maîtrise et cela passe aussi par les mots. Même lorsqu’il vacille, il ne perd pas cette précision. Au contraire, son langage devient un outil de domination.
- Il structure.
- Il cadre.
- Il impose.
Des mots comme prise en main, obéir, ma place ne sont pas anodins.
Ils ne décrivent pas la réalité. Ils tentent de la créer, comme s’il suffisait de dire pour que cela devienne vrai.
C’est ainsi que j’ai réussi à faire coexister deux mouvements opposés : Un homme qui contrôle et un homme qui est en train de perdre pied sans jamais avoir besoin de le dire.
Conclusion
Contrairement à mon habitude, cette scène m’a demandé plusieurs passes d’écriture. J’ai d’abord posé une colonne vertébrale claire. Puis j’ai relu. Ajusté. Précisé. Encore et encore, jusqu’à ce que le personnage apparaisse pleinement.
Ce travail m’a permis de comprendre quelque chose d’essentiel : ce n’est pas en ajoutant que Lucierio se révélait, mais en affinant.
Ce point de vue m’a également permis de transformer Sigtrygg.
Jusqu’ici, il pouvait sembler contraint. Pris dans des forces qui le dépassaient : drogues, rituels, entraves. Mais à travers le regard de Lucierio, il devient autre chose.
- Un opposant.
- Un homme qui résiste.
- Qui tient.
- Qui refuse.
Et ce simple déplacement de regard lui donne une présence nouvelle.
Enfin, j’ai réalisé que travailler avec le POV du personnage central de la scène est, paradoxalement, plus exigeant.
Je ne pouvais plus m’appuyer sur mes outils habituels.
- Plus de distance.
- Plus de filtre.
- Plus de mise en scène extérieure.
Seulement l’intérieur.
Et cet intérieur demande plus de précision : plus de rigueur, plus de temps.
J’ai mis plus de temps à écrire cette scène, mais pour la première fois, je n’ai pas eu besoin de la “forcer”. Elle s’est imposée. Et aujourd’hui, je sais qu’elle est à sa place.
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