
Où était-il ?
Sigtrygg se releva d’un bond. La tête lui tournait, et une envie de vomir l’assaillit. Alors qu’il mettait sa main devant la bouche, une voix froide le surprit.
— Le suicide était-il la seule option qui vous soit venue à l’esprit pour nous quitter ?
Cette voix… un frisson de dégoût le traversa. Sigtrygg leva les yeux dans la direction de Lucierio, debout, à côté du lit. Il était là, calme, aussi froid que le ton qu’il avait employé pour lui parler.
Mais ses yeux dardaient sur lui des flammes de colère qu’il ne pouvait ignorer.
Pour il ne savait quelle raison, ce regard le mit lui-même hors de lui. Il ne se laisserait pas faire ! Plus cette fois.
— Je ne suis pas un lâche !
En disant cela, Sigtrygg repoussa ses couvertures et s’assit sur le bord du lit. Qu’il aille se faire pendre ! Cet homme le dégoûtait.
— Comptez-vous m’ignorer ?
Des pas étouffés, et le froissement de tissu l’avertirent du déplacement de Lucierio qui s’approchait. Ne pouvait-il pas partir ? La frustration le gagna.
— Vos tentatives puériles de me battre froid ne vous seront d’aucune utilité, si ce n’est de me mettre plus en colère.
En entendant cela, Sigtrygg releva la tête et le fixa avec irritation.
— La seule personne qui ait le droit d’être en colère dans cette pièce, c’est moi !
— Vous ?
L’ironie cinglante dans cette question finit de faire sortir Sigtrygg de ses gonds. Il se leva d’un bond. Il se moquait d’être simplement vêtu de cette chemise de nuit ridicule ; il voulait lui dire le fond de sa pensée.
— Vous m’avez pris de force !
— Nous sommes mariés…
— Et cela ne vous donne pas tous les droits ! le coupa Sigtrygg. Vous m’avez kidnappé, fait des choses abjectes, et injecté je ne sais quel produit… vous m’avez épousé sans mon consentement…
— Vous avez dit oui, lui rappela avec sarcasme Lucierio.
— Je n’avais pas mon libre arbitre et vous le saviez ! Je n’avais pas le choix, rétorqua Sigtrygg en posant une main sur sa poitrine.
Il était outré par la mauvaise foi de Lucierio.
Une douleur vive à la tête le saisit. Il grimaça involontairement.
— Nous avons toujours le choix.
C’était une blague ?
— Alors je veux divorcer !
Lucierio se déplaça avec nonchalance. Un sourire étirait ses lèvres. Il se moquait de lui ? Les poings de Sigtrygg se serrèrent.
Il le dévisageait calmement du coin de l’œil, comme s’il cherchait à le juger. Sigtrygg ne lui laisserait pas le plaisir de se montrer faible encore une fois.
Cette fois-ci, il était en possession de tous ses moyens… ou presque. Son esprit lui paraissait un peu brumeux, mais la tension qui l’étreignait l’empêchait d’en mesurer les conséquences dans l’immédiat.
— Cela nous est impossible, lui répondit-il avec sa suffisance.
Sigtrygg eut un bref rire nerveux.
— Impossible ? C’est une excuse…
— Malgré vos prestigieuses lignées, vous ne semblez pas très au fait des devoirs et obligations dus à votre rang.
Sigtrygg plissa les yeux. Où voulait-il en venir ? Lucierio dut lire le doute sur son visage, car il précisa de sa voix veloutée qui l’irritait tant :
— Un mariage entre héritiers de royaume est indivisible. Nous resterons mariés jusqu’à la fin de nos jours, que cela vous plaise ou non.
— C’est une plaisanterie ?
La voix de Sigtrygg était éteinte, à peine audible. Ses yeux s’étaient arrondis, et sa gorge était devenue sèche. Il avait répondu par réflexe… Lucierio restait calme, composé ; ses yeux francs le fixaient sans fléchir.
— C’est la vérité…
Il avança d’un pas en direction de Sigtrygg, qui recula d’un pas. Lucierio fronça imperceptiblement les sourcils.
— Vous mentez !
La voix de Sigtrygg était plus forte et plus nette. Tranchante.
Le visage de Lucierio s’assombrit un peu plus. Il avança, mais Sigtrygg reculait d’autant de pas, son regard cherchant brièvement autour de lui une issue.
— N’avez-vous pas vu une lumière ? Entendu des cloches ?
La scène lui revint aussi nettement que s’il venait de la vivre. Sigtrygg se plaça derrière un siège au dossier haut, et rétorqua un peu trop vite :
— C’étaient les cloches du temple et la lueur du soleil qui se sont réfractées sur l’artefact, voilà tout.
Lucierio contourna la chaise, et Sigtrygg recula, cherchant un nouvel obstacle à mettre entre eux. Pourquoi le suivait-il ? Cherchait-il son contact ? L’idée le refroidit.
— Tu as de la répartie, et de l’imagination, concéda Lucierio, mais tu sais pertinemment que c’est faux. Les cloches n’ont retenti qu’à la fin de la cérémonie, et les rayons du soleil ne pouvaient pas taper directement en direction de l’artefact ; nous étions dans la chapelle qui ne reçoit pas de lumière directe de l’extérieur.
Ça, Sigtrygg ne s’en souvenait pas. Tout lui paraissait si flou… sauf… le viol.
La table était devenue son nouveau rempart. Lucierio paraissait agacé ; un tic nerveux apparut au coin de ses lèvres.
— Cesse de t’enfuir et viens ici !
Le changement de ton, devenu familier, indiqua à Sigtrygg que Lucierio perdait patience. S’en rendait-il compte ?
Son regard magnétique était devenu plus intense. Presque hypnotique. Un frisson glacé remonta le long de son échine. Une boule se forma dans le bas de son ventre. Il devait rester calme.
Respire.
Sigtrygg obéit — mais la respiration ne lui appartenait déjà plus tout à fait. Quelque chose, derrière ses yeux, se déploya avec une lenteur satisfaite.
Lorsqu’il expira, une brume diaphane s’éleva dans l’air, mais aucun des deux hommes n’y faisait attention. La brume s’épaissit au lieu de se dissiper, comme si l’air refusait de redevenir normal. Ils se fixaient intensément.
— Sigtrygg, tu es mignon à tenter de me fuir, mais les jeux ne durent qu’un temps. Nous avons à parler…
— Nous pouvons le faire de loin ! Pourquoi dois-je me trouver à vos côtés pour pouvoir discuter ?
— N’aie pas peur de moi…
Sigtrygg eut un rire sans joie. Une expression dure, pleine d’ironie, marqua ses traits.
— Et me refaire ce que vous m’avez fait la première fois ? Non, merci ! Restez où vous êtes !
— Je n’ai pas d’ordres à recevoir de toi.
— Et moi, si ?
Une nouvelle fois, Sigtrygg eut un rire qui dura à peine quelques secondes.
— Si vous approchez, je vous tuerai.
Là, Lucierio fit tomber son masque impersonnel. Son visage exprimait ouvertement sa colère et une sorte de confusion, se demanda Sigtrygg. Personne ne s’opposait à lui ?
— Me tuer ?
Lucierio eut un rire bas… glaçant. Sigtrygg déglutit avec difficulté. La lueur dans ses yeux lui rappelait de mauvais souvenirs. La peur le gagnait. Pourquoi avait-il si froid ? Son corps s’engourdissait, et… Lucierio se rapprochait. Il devait fuir !
— Tu ne te rends vraiment pas compte du poids de tes mots. Comment oses-tu me menacer ? Personne ici, et je dis bien personne… ne me menace, ou ne s’oppose à moi ! Mais peut-être as-tu besoin d’une petite correction.
Sigtrygg recula. Sa vision était floue, tandis que son corps lui pesait. Un halo blanchâtre s’échappait de sa bouche. Un de ses doigts effleura un siège tout proche ; du givre se cristallisa sur le dossier. Que lui arrivait-il ? Ce n’était pas le moment ! Il devait… devait…
Son cœur cogna plus lourdement dans sa cage thoracique. Son champ de vision se rétrécissait encore et encore. Il tituba… une main s’approcha de lui. Il la repoussa violemment. Un clack retentit, mais Sigtrygg ne l’entendit pas, tout comme il ne comprenait plus les paroles de Lucierio… Une menace ? Un ordre ?
Respire.
Lucierio resta confus un instant. Il observa sa main qui pulsait sous la violence du rejet et sous la froideur de la peau. Il reporta son attention sur Sigtrygg.
Il se figea.
Une espèce de fumée blanche entourait la physionomie de son mari. Un frisson le parcourut. Le froid s’insinuait en lui. Il fronça les sourcils. Que se passait-il ?
— Sigtrygg ?
Il s’avança dans sa direction lentement. Il n’était pas sûr de ce qui se passait. Son instinct lui soufflait la prudence.
Sa main toucha l’épaule du jeune homme ; une nouvelle fois, il fut repoussé.
Il croisa les yeux de Sigtrygg… n’avait-il pas les yeux bleus ? Son esprit vacilla… non, ce n’était pas un vacillement : c’était une erreur ; les iris luisaient d’or, comme si quelqu’un avait remplacé la lumière par du métal.
Puis la bouche de son mari s’étira : pas un sourire de colère, pas un sourire de peur — un sourire qui savait, déplacé, presque amusé, comme si la scène entière venait de devenir une plaisanterie dont Lucierio était le seul à ignorer la chute.
Lucierio sentit un froid lui grimper dans la nuque : ce n’était pas Sigtrygg qui le regardait et, pourtant, c’était bien son visage.
— Protection des cieux, technique dix d’immobilisation : les chaînes célestes.
Des chaînes dorées tombèrent du plafond pour s’enrouler autour de Sigtrygg en moins de cinq secondes. Ce dernier tira sur les liens indestructibles avec force. Le vacarme de l’acier qui se frotte et s’entrechoque remplit la pièce, suivi par les cris de rage de Sigtrygg.
Lucierio n’en revenait pas…
— Putain ! Mon salaud, tu ne l’emporteras pas au Paradis ! Tes chaînes ne servent à rien !
Avait-il bien entendu ? Lucierio se reprit, il réfléchirait plus tard.
— Tu peux tirer autant que tu le veux, elles ne céderont pas !
— Peut-être bien qu’oui…
Lucierio frissonna plus fortement que tout à l’heure. Sa peau le piquait. Il s’aperçut que la pièce était totalement recouverte de glace. Ce n’était pas une attaque dirigée : la glace gagnait tout, sans choix, sans cible. Comment était-elle apparue ? Il voulut reculer, mais ses pieds étaient emprisonnés dans des blocs de glace.
— Bon sang…
— Peut-être bien qu’non…
Lucierio releva la tête : Sigtrygg avait emprisonné les chaînes dans une glace si froide que de la brume blanche les enveloppait. Il tira plus fort sur ses liens, qui se brisèrent dans un bruit sec et sourd, pour se fracasser au sol durement.
Sigtrygg fonça sur lui. Lucierio eut peur une fraction de seconde. Il para le coup que voulut lui asséner son mari. Il tomba à la renverse et chuta lourdement à son tour.
— Alors, ça fait quoi d’être la proie, Mon Seigneur ?
Le rire sardonique énerva Lucierio, qui utilisa sa magie pour hypnotiser son mari devenu incontrôlable. Sigtrygg fonçait sur lui… Voyant une ouverture dans ses jambes, Lucierio le fit trébucher à son tour. Il s’effondra à côté de lui. Lucierio utilisa toute sa force pour le faire basculer sur le ventre et emprisonner ses poignets… c’était son plan.
Mais la force de Sigtrygg le surprit. Il le repoussa et il glissa sur le côté. Sigtrygg monta sur lui sans ménagement. Il ouvrit la bouche pour utiliser une nouvelle technique d’emprisonnement, mais des doigts cruels enserrèrent sa gorge.
Un hoquet passa ses lèvres.
Il se débattit, et réussit à lui faire relâcher sa prise. Les deux hommes luttèrent à même le sol. L’un et l’autre tiraient sur leurs vêtements, essayant d’immobiliser l’autre. Ils roulèrent sur le sol, tantôt Sigtrygg au-dessous, tantôt au-dessus.
Lucierio avait mal aux poumons, le froid le pénétrait de plus en plus, le glaçant jusqu’aux os. Il venait par vagues, et chaque vague lui volait un peu plus de sensation dans les doigts. Il s’engourdissait.
La table fut renversée, tout comme le mobilier proche. Lucierio sentait ses veines autour de son cou prêtes à exploser. Il cherchait de l’air. Sigtrygg riait à gorge déployée. Était-il devenu fou ?
Aucun des deux hommes n’avait le dessus… il suffirait d’une erreur… que Lucierio commit. La main de Sigtrygg attrapa ses cheveux et son crâne se fracassa contre le marbre. Lucierio n’avait plus d’air. Son corps le faisait souffrir, tout comme ses poumons… brûlants.
— C’est bien toi qui voulais qu’on soit proches, Mon Seigneur… tu es satisfait ?
Un sourire sadique s’afficha sur les traits de Sigtrygg ; Lucierio peinait à reconnaître son mari. Il essaya de le prendre à la gorge, mais l’arrière de son crâne se fracassa à nouveau sur le sol. Il eut le temps de voir la porte s’ouvrir et les silhouettes familières de Valrion, Raviel… et d’autres qu’il ne reconnut pas… Sa vue se brouilla définitivement… un râle s’échappa de ses lèvres.
Confusément, il entendit des cris. Ou était-ce son imagination ? Ses mains tombèrent mollement sur le sol, tout comme son corps.
— Emparez-vous de l’impératrice ! cria quelqu’un, comme on nomme une évidence.
De son côté, Sigtrygg se redressa en titubant, lui-même à bout de force. Un nuage de glace en suspension se forma autour de lui. Un sourire mauvais fendait son visage. Sa respiration hachée exhalait de l’air glacé.
Valrion Noctenera parut au plus pressé : neutraliser l’impératrice… mais elle ne semblait pas elle-même. Et ce froid qui le pénétrait n’était pas naturel. Il venait d’elle.
— Prends ça, Valrion, c’est le seul moyen de le neutraliser.
Valrion jeta un regard mauvais à Orancio Areavalde, à peine une seconde. Suffisant pour que l’impératrice soit face à lui. Valrion, qui était la fine fleur des tireurs d’élite, tira plus par réflexe que par professionnalisme.
— Ah mais… regarde où tu as tiré, imbécile !
Orancio se précipitait sur l’impératrice qui avait reçu la fléchette anesthésiante près du cœur. Valrion avait récupéré le corps évanoui de sa cible, devenu inerte… Il se pencha avec curiosité. Elle n’était pas morte, au moins ? Il jeta un coup d’œil sur l’empereur, pris en charge par Raviel.
Les vêtements blancs étaient couverts de sang, plus que ceux de sa femme. Quelque part, bien fait pour lui. L’impératrice avait gagné tout son respect. Lui n’avait jamais pu se venger des exactions de l’empereur.
— Tu vas l’emmener au laboratoire ?
Valrion s’était tourné vers Orancio, qui avait retiré la fléchette et palpait le pouls du jeune homme qu’il tenait dans ses bras. Orancio lui jeta un regard de mépris et ne put s’empêcher de renifler.
— Nous allons le transférer dans la prison du dernier sous-sol !
— Je ne suis pas sûr que l’empereur apprécie…
— Nous devons savoir à quel point l’empereur…, coupa Orancio avant de s’arrêter au milieu de sa phrase.
Orancio jeta un regard surpris à la chambre saccagée. Et d’où venait toute cette glace ? Un frisson le traversa.
C’était la première fois qu’il observait réellement la scène. Et dire… et dire qu’il avait emprisonné ce fils de chien dans son laboratoire. Il aurait dû le tuer !
— Fais attention, Orancio… ton visage trahit tes pensées. Je pense te l’avoir déjà dit.
— Qu’est-ce que ça peut faire ?
Valrion s’était redressé, tandis que le corps de l’impératrice était évacué et dirigé, certainement, vers le dernier sous-sol du palais.
Sans se tourner vers lui, Valrion épousseta son uniforme et réalisa qu’il avait eu peur… pour sa vie. Eh bien, l’image de l’impératrice lors du mariage n’était pas aussi sauvage. Il était bien loin, le faon craintif.
— Si tu tiens à ton titre, à ton rang… et à ta tête, tu devrais apprendre à te contrôler.
Le regard froid de Valrion se posa sur Orancio, qui eut une moue moqueuse.
— C’est vrai que tu sais de quoi tu parles, toi.
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