
Une bourrasque de vent souleva la neige empêchant toute visibilité. Skeldan dut fermer les paupières pour se protéger. Habillé de son pagne, d’une cape fine recouverte de plumes rouges, et de sandales tressées dont le dessous était couvert de caoutchouc, il n’était pas préparé pour affronter le Nord.
Il n’avait pas froid. En fait, il se sentait chez lui ici. L’effet : retour à la maison, criait de plus en plus intérieurement. Il était l’héritier légitime du trône du Nord ; il ne mourrait jamais de sa morsure glaciale. Un pli amer affaissa un instant ses lèvres. Vivre à Tzayollan épuisait sa force ; la chaleur était étrangère à son ADN, cela l’obligeait à se refroidir constamment.
Un sourire tendre frisa sur son visage, Xianlian appréciait cela par les trop fortes chaleurs humides bien différentes de son continent d’origine.
En songeant à sa femme, il espérait que tout se passe bien pour elle… d’après ses dires, sa famille était assez stricte avec les codes. Elle s’était enfuie parce qu’elle se sentait différente, parce qu’elle voulait vivre l’aventure avant d’être définitivement enfermée dans un sérail. Skeldan secoua la tête.
Il devait avancer, d’autant que la neige restait désormais fixée au sol. Il voyait les murailles d’If s’élever devant lui : imprenables, lisses, sans la moindre aspérité visible. Derrière elles, des flèches de pierre montaient vers le ciel, formant des tours de guet à la vue imprenable. Plus loin encore, Frostveil s’élevait majestueusement.
Le château aux cent tours s’élevait tout à la fois puissant et diaphane. Les pierres orangées des falaises d’Avgrund faisaient ressortir sa silhouette lors des journées ensoleillées, lorsque le bleu du ciel contrastait avec la blancheur éclatante des neiges éternelles. Skeldan avançait aidé d’un bâton… un morceau d’Yrraleth qu’il avait détaché pour affronter le chemin ardu qui l’attendait. Le sol parfois inégal et glissant était traître.
Pourtant, il n’avait mis que deux jours pour parvenir aux portes. Les gardes stationnés à la porte s’étaient immédiatement mis sur leur garde en voyant sa silhouette au loin, inhabituelle. Skeldan avançait tranquillement ne montrant aucune fébrilité. Lorsqu’il fut suffisamment près, le visage des jeunes gardes devint confus.
Skeldan imaginait pourquoi… même s’ils ne l’avaient jamais connu, il ressemblait tant à l’empereur en place qu’il leur était impossible d’ignorer le lien qui pouvait exister entre eux.
— Qui êtes-vous ? Déclinez votre identité ! Que venez-vous faire ici ?
C’était le plus gradé des deux qui lui posait la question. Le plus jeune se reprit en voyant la posture de son aîné et pointa sa lance en acier dans sa direction. La menace était réelle… cette dernière pouvait envoyer des décharges pouvant assommer un arack qui pesait au bas mot cinq cent kilos pour un petit.
— Je me nomme Tharheim Skeldan, et je suis venu pour rencontrer mon frère, Tharheim Vargo.
La confusion s’empara d’abord des jeunes soldats, et soudain toujours le plus haut gradé se tourna vers le plus jeune.
— Va chercher le capitaine ! Et dis-lui qui se trouve devant la porte…
Le plus jeune eut une fraction d’hésitation mais déguerpit si vite que Skeldan crut qu’il fut piqué par une guêpe. L’image lui rappela cruellement le Sud, et ses deux enfants laissés derrière. Itzcoàlt avait été cruel, mais ni lui ni sa femme n’aurait pu les transporter jusqu’ici… ils ne l’auraient pas supportés.
— Êtes-vous réellement Tharheim Skeldan ?
Le ton du garde n’était pas assuré. Ses yeux reflétaient son incertitude. Un homme habillé de la sorte et qui supportait des températures de -25°C à l’extérieur… en comparaison son équipement semblait donner l’impression d’être couvert d’une couette épaisse. Seul… seul les héritiers légitimes pouvaient se targuer d’une telle endurance au froid.
— Je suis qui je prétends être, répondit Skeldan avec calme.
Le doute, l’appréhension et du respect se mêlaient sur son visage.
— … vous… vous ne semblez pas venir d’ici…
Skeldan resta muet.
Le garde parut se ratatiner sur lui-même. De la sueur commençait à perler sur son front, comme s’il avait trop chaud. Un comble, songea Skeldan. Une voix tonitruante fendit l’air. Le garde parût soulagé et il se redressa instantanément comme si la présence qui arrivait de son chef lui redonnait courage.
— … vraiment, si cet homme est un imposteur… je le pendrai par les couilles au-dessus de la porte !
— Capitaine… il vous faut une autorisation pour cela…
Skeldan faillit rire en entendant ces mots porter par le vent.
— Elles vont être si longues, qu’il pourra s’en faire une écharpe !
La colère couvait sous ses mots. Skeldan se souvint du respect et de l’amour que son peuple lui témoignait, pas étonnant que ce capitaine s’emporte… Leurs yeux se rencontrèrent et la colère froide qui agitait le militaire disparut instantanément.
Il pila.
Le jeune qui l’accompagnait le dépassa sans s’apercevoir de la foudre qui venait de foudroyer son supérieur. Des larmes coulèrent sur le visage buriné par le soleil, ses yeux se plissèrent et des milliers de rides cernèrent ses yeux. Il tomba à genoux comme si la force venait de le quitter. Les pleurs firent se retourner les soldats qui se figèrent à leur tour. Qu’est-ce qui prenait à leur capitaine ? Skeldan s’approcha de lui lentement.
— Relevez-vous mon brave…
— Votre Majesté, vous êtes enfin de retour ! Nous vous attendions avec tant d’impatience !
La confusion s’empara de Skeldan qui ne s’attendait pas à cet accueil. Le capitaine se redressa et posa un genou au sol et s’inclina. La voix enrouée, il continua.
— Votre Majesté, je vous présente mes respects. Commandez, et je m’exécuterai.
Les deux jeunes militaires mimèrent leur supérieur et prêtèrent serment d’allégeance. Skeldan ne voyait plus que le haut de leur casque argenté. La confusion ne se dissipait pas en lui, mais il prit les choses en main, il ne voulait pas que la situation s’enlise…
— Pouvez-vous me conduire à mon frère, l’empereur ? L’homme leva la tête et parut surpris.
— Votre Majesté, fait-il référence à Sa Majesté l’empereur Vargo ?
— Bien sûr… qui d’autre ?
Les larmes sur le visage rejaillirent, et la douleur sur ses traits l’avertit que les nouvelles à venir seraient difficiles à entendre pour lui.
— Votre Majesté, Sa Majesté l’empereur Tharheim Vargo est décédé il y a maintenant cinq ans dans un accident de chasse.
Une flèche venait de ficher dans sa poitrine. Incrédule, il fixait les militaires qui ne cachaient pas leur peine. Comment ? Pourquoi ? Son cerveau habitué à fonctionner malgré les chocs, demanda d’une voix blanche :
— Qui est sur le trône ?
— Sa Majesté Orrick… Tharheim, ajouta-t-il, confus. Tharheim Orrick, votre Majesté.
Il était devenu rouge en se montrant trop familier. Il jeta un coup d’oeil en direction de Skeldan, sa mâchoire était serrée, et une veine devint visible à son cou. Une sueur froide le couvrit, allait-il être puni pour sa familiarité ?
— Menez-moi à lui. Skeldan avait hâte de le retrouver à présent.
Orrick était tout sauf à être un empereur ! C’était un poète, un homme tourné vers l’art et non un guerrier comme lui ou Vargo. — Jorund ! Le plus jeune se mit au garde à vous.
— Fais venir une navette immédiatement ! Demande à Knut et Arne de prendre le tour de garde à la porte immédiatement ! Fais envoyer un message au général Raskjell que sa Majesté Tharheim Skeldan est de retour, immédiatement ! Et… désirez-vous que je vous fasse quérir des vêtements plus…
Le capitaine jeta un œil sur la tenue détonnante de l’empereur et ce dernier retint un sourire et au lieu de cela, fronça les sourcils. La voix de cet homme indiquait une urgence, et il n’avait pas besoin d’explications pour comprendre son empressement.
Son petit frère devait être cerné de toute part, par des nobles ambitieux ou des fonctionnaires avides… et contrairement à Vargo et lui-même, Orrick ne possédait pas « le don ». Dépourvu de magie, et trop délicat pour le pouvoir, il n’avait rien pour s’imposer. Rien que cette idée, lui donna des sueurs froides… et surtout une grande inquiétude.
Son frère avait dix-neuf ans lorsqu’ils s’étaient quittés. Peut-être qu’il avait changé ? Après tout, lui-même, s’était transformé au cours de ces dernières décennies… Il l’espérait.
— Je n’ai pas le temps pour ces futilités… parliez-vous de Halgrim Raskjell tout à l’heure ?
Le capitaine parut étonné et secoua la tête.
— Halgrim Raskjell est mort dans le même accident de chasse que votre frère. Maintenant c’est Björn Raskjell, son neveu qui a pris le grade. Le fils aîné de Einar Raskjell et le petit-fi…
— Est-ce que tous les généraux ont changé depuis mon départ ? le coupa Skeldan.
L’impatience le gagnait. Si Halgrim l’un de ses meilleurs soutiens était mort, qu’en était-il du reste des divisions ?
L’homme se gratta le menton et leva les yeux au ciel comme pour calculer le temps écoulé entre son départ et son retour.
— Je dirai huit, votre Majesté. Les postes ont été repris par des membres de leur famille de toute façon.
Oui, comme toujours… un peu comme on se lègue un trône par succession. Il devait certainement tous les connaître. Son expression se rembrunissait… mais à quoi s’attendait-il après tant d’années ? Il n’était pas sûr d’avoir l’adhésion de tous… non, il le fallait et par la force si c’était nécessaire.
— Oh ! Voilà la navette, votre Majesté !
°OoO°
Les militaires dans la cour de la sixième division, se figèrent sur place lorsqu’ils virent le général Björn Raskjell traverser la cour à grandes enjambées. Son visage de marbre ne laissait jamais transparaître aucune émotion, mais là… ils eurent l’impression qu’on venait de lui annoncer un décès. Son expression bouleversée, les firent déglutirent. Que se passait-il ? Björn serrait le papier qu’il venait à peine de recevoir dans son bureau. Il l’avait relu dix fois pour être sûre qu’il ne s’agissait pas d’une illusion. Si c’était une blague, il allait la faire ravaler très rapidement au plaisantin.
Malgré tout, il ne pouvait empêcher son coeur de battre la chamade. Et si c’était vrai… ses yeux brillèrent plus forts, ses poings se serrèrent un peu plus.
Si c’était vrai… les implications de ce retour, lui donnèrent le tournis. Sa première pensée se dirigea vers toutes ses charognes qui réduisaient le pouvoir de l’empereur Orrick comme peau de chagrin… l’empire était au bord de l’effondrement depuis la mort de l’empereur Vargo.
Mais que feraient ses nobles si arrogants quand ils affronteraient Skeldan Tharheim… l’homme qu’il avait toujours le plus admiré lorsqu’il était enfant. Son départ l’avait dévasté, comme tout le peuple du Nord.
Vargo n’avait jamais pu totalement effacé l’aura de son frère aîné, et l’admettait lui-même… il l’avait admis, corrigea de lui-même Björn. Il s’arrêta à la porte de sa division. Les gardes s’étaient mis au garde-à-vous, et suèrent dans leur armure. Que faisait leur général à la porte de la division ? Ils ne le voyaient que de loin, ou dans une navette… alors…
Une petite foule commença à s’agglutiner devant la garnison de la sixième division. Les gardes devinrent plus vigilants. Leur général était notoirement connu pour sa beauté exceptionnelle, et dès qu’il apparaissait quelque part, un attroupement s’organisait. Il était si rare de le voir par soi-même… Un événement commenté par tous.
Björn lançait des regards circulaires et revenait toujours sur la route qui menait à la porte de l’Est. S’il n’avait tenu qu’à lui, il aurait tout de suite démasqué… ses pensées se figèrent la navette apparut, blanche et luisante, flottant au-dessus de la route électro-magnétique. Silencieuse. Du sang tacha sa paume. Ses ongles avaient transpercé sa peau.
Lorsque la porte fut ouverte par un des gardes descendu en premier du véhicule, un homme grand, à la musculature puissante à peine couverte par des… frusques chamarrés et couvert de plumes inutiles et voyantes… ses yeux s’embuèrent. C’était Lui ! Incontestablement… Ses yeux bleus profond…
Il posa un genou au sol, et s’inclina avec respect.
— Votre Majesté, quel honneur et quel plaisir de vous revoir.
— Relève-toi, Björn… non… Général Raskjell.
Björn se redressa et releva la tête, une envie de pleurer de soulagement le submergea. Pour lui, sans aucun doute, Elyndar avait entendu sa prière et avait exaucé son voeu. L’empereur Skeldan Tharheim était de retour.
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