Et si le premier jet n’avait pas la même fonction pour tous les auteurs ?

Il n’existe pas de 1er jet universel

Pourquoi certains écrivains réécrivent-ils peu… et d’autres énormément ?

On répète souvent aux auteurs débutants qu’un premier jet doit être imparfait, rapide, presque brut. Qu’il faut avancer sans trop réfléchir, sans revenir en arrière, sans chercher la phrase juste. Ce conseil peut être très utile : il permet de terminer un manuscrit au lieu de rester bloqué pendant des années sur les mêmes chapitres.

Mais il devient problématique lorsqu’on le présente comme une règle universelle.

Ces derniers jours, je vois défiler de nombreuses vidéos sur mon TikTok qui s’adressent aux débutants : « Comment s’y prendre pour écrire un premier manuscrit ? » Les conseils prodigués conviennent à beaucoup d’auteurs, mais si je devais prendre mon exemple, ils sont aux antipodes de ma méthode de travail.

J’ai moi-même testé pendant longtemps cette manière de procéder, avant de me rendre compte que cette façon de m’organiser était contre-productive pour moi. Il existe une diversité de processus créatifs, et le premier jet ne remplit pas la même fonction selon les auteurs.

1. Le discours dominant : écrire vite, corriger plus tard

La méthode la plus souvent présentée consiste à préparer son texte — personnages, lieux, termes techniques si besoin, et plan si l’on est plutôt architecte — puis à écrire son premier jet au kilomètre, sans chercher à le peaufiner.

Le but est simple : terminer le texte.

Au lieu de passer des années à chercher la phrase parfaite, à reprendre sans cesse les mêmes scènes ou à abandonner son manuscrit dans un tiroir, cette méthode pousse à avancer. Elle part du principe que le premier jet n’a pas besoin d’être bon. Il doit exister. La véritable amélioration viendra ensuite, pendant la réécriture.

Dans cette logique, il ne sert pas à grand-chose de vouloir tout perfectionner dès la première phase de l’écriture, puisque la réécriture interviendra de toute façon après. Cette étape dure d’ailleurs souvent plus longtemps que la rédaction du premier jet.

C’est la méthode classique, utilisée et plébiscitée par de nombreux auteurs.

2. Pourquoi cette méthode fonctionne pour beaucoup d’auteurs

Cette approche a une vraie logique, et elle peut débloquer beaucoup d’auteurs. Le problème commence lorsqu’on la présente comme la seule manière valable d’écrire.

Pour de nombreux écrivains, le premier jet sert d’abord à découvrir l’histoire.

Certains écrivent sans plan, ou avec très peu d’informations, et laissent une grande place à l’écriture intuitive. Ils découvrent leurs personnages, leurs conflits, leurs scènes et parfois même leur fin en avançant dans le texte.

D’autres connaissent déjà les points importants de leur récit : le début, les obstacles, le climax, la fin. Mais entre ces grandes étapes, ils laissent encore une grande part à l’inspiration. Le premier jet devient alors un espace d’exploration.

Dans ces cas-là, écrire vite et accepter l’imperfection peut être extrêmement efficace. Le manuscrit brut sert de matière première. Il permet de voir ce qui fonctionne, ce qui manque, ce qui doit être déplacé, approfondi ou supprimé.

Je l’ai expérimenté moi-même pendant plus d’une décennie : une préparation d’un mois, suivie d’environ deux mois d’écriture du premier jet. Ensuite, je passais à la réécriture, qui me prenait environ un an, voire un peu plus. Mon premier jet n’avait souvent plus grand-chose à voir avec le roman au moment de sa publication.

Aujourd’hui, j’ai fini par abandonner cette méthode. Pour moi, elle était devenue contre-productive.

Pourquoi ?

Parce que j’écris principalement des sagas longues et croisées. Il m’est devenu impossible de continuer dans cette voie sans risquer de me tromper, et cela m’imposait une tension permanente. Même si j’avais des notes, ou que je les écrivais au fur et à mesure, cela ne suffisait plus. J’ai perdu le goût de l’écriture, car je me suis retrouvée désorganisée et perdue dans mon propre univers. J’ai commencé à procrastiner. À avoir le syndrome de la page blanche.

Je ne pouvais pas rester comme cela, alors j’ai analysé ce qui me posait problème. Des fiches ont émergé de ma réflexion : que se passe-t-il dans le chapitre précédent ? Que doit-il se passer dans le chapitre actuel ? Vers quoi dois-je me diriger dans le prochain ? Toutes ces questions ont fait évoluer ma préparation et mon rapport à l’écriture.

3. Le premier jet n’a pas la même fonction selon les auteurs

C’est là, à mon sens, que le sujet devient intéressant : tous les auteurs n’attendent pas la même chose d’un premier jet.

Pour certains, le premier jet sert à découvrir l’histoire.

Pour d’autres, il sert à tester une structure, une voix, une ambiance, une dynamique entre les personnages.

Et pour d’autres encore, il sert surtout à transcrire une histoire déjà longuement pensée en amont.

Dans ce dernier cas, le premier jet n’est pas un brouillon destiné à être entièrement remodelé. Il est déjà proche de la version finale, non pas parce que l’auteur écrit parfaitement du premier coup, mais parce qu’une grande partie des décisions a été prise avant la rédaction.

Ces auteurs déplacent une grande partie du travail en amont. Ils peuvent passer plusieurs mois, voire plusieurs années, à construire leur univers, leurs personnages, leurs intrigues, leurs fils narratifs ou leur structure, avant même de rédiger un chapitre. Ils savent déjà ce qui doit s’y jouer.

Leur premier jet ne sert donc pas à découvrir l’histoire de manière brute. Il sert plutôt à donner forme à une histoire déjà pensée, analysée, structurée.

4. Mon cas : du jardinier à l’architecte, puis au paysagiste

Je me suis rendu compte avec le temps que je faisais partie de cette seconde famille. Mais je n’ai pas commencé avec cette méthode.

Je suis passée par différentes phases :

  • sans plan ;
  • avec un plan approximatif : résumé des principaux objectifs, événements importants, quelques notes ;
  • avec un plan détaillé : résumé détaillé, worldbuilding, fiches personnages, etc. ;
  • avec plusieurs couches d’analyse : plan d’analyse du chapitre à écrire avec les setups, payoffs, la symbolique, l’exposition, etc.

Dans mon cas, préparer ne signifie pas seulement savoir ce qui va se passer. Cela signifie aussi comprendre pourquoi chaque scène existe, ce qu’elle installe, ce qu’elle révèle, ce qu’elle promet et ce qu’elle prépare pour la suite.

Je ne cherche pas seulement à organiser les événements. J’ai besoin de comprendre leur fonction dramaturgique, leur rôle dans la progression émotionnelle, narrative ou symbolique du récit.

Pendant longtemps, je me suis demandé si j’étais jardinière ou architecte. Avec le temps, je me suis rendu compte que je me reconnaissais davantage dans l’image du paysagiste.

Le paysagiste ne plante pas au hasard, mais il ne fige pas non plus entièrement le terrain. Il observe, il compose, il ajuste. Il conçoit beaucoup en amont, tout en acceptant que le vivant évolue, que certaines formes apparaissent autrement que prévu, que le terrain impose parfois ses propres contraintes.

C’est ainsi que j’envisage aujourd’hui mon rapport au premier jet : je prépare beaucoup, mais je continue à laisser évoluer le texte au fur et à mesure de l’écriture.

5. Trouver sa méthode plutôt qu’imiter celle des autres

Pendant longtemps, je pensais que le premier jet avait une fonction universelle. Aujourd’hui, je crois au contraire que sa fonction dépend avant tout de celui qui écrit.

Pour certains, il sert à découvrir l’histoire. Pour d’autres, à lui donner forme.

Aucune de ces approches n’est supérieure à l’autre. Elles répondent simplement à des façons différentes de penser, d’imaginer et de construire un récit.

Le plus difficile n’est peut-être pas d’écrire un premier jet.

C’est de comprendre quel rôle ce premier jet doit jouer dans votre manière de créer.



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