Une promenade dans les jardins suffit à révéler à Sigtrygg une vérité qu’il aurait préféré ignorer.

Chapitre 24 : Elle

Le jardin lui semblait familier, et pourtant il n’y avait jamais mis les pieds… Il n’était pas sorti à l’extérieur.

— Quelque chose ne va pas, Votre Altesse ?

La voix de Théodora, derrière lui, le ramena à la réalité. Sigtrygg chassa ses pensées d’un geste de la main.

— Cela me semblait familier… Je veux dire : cet endroit.

— Peut-être êtes-vous passé par ici lors de votre évasion.

Sigtrygg interrompit son geste et jeta un coup d’œil à son garde personnel.

— Évadé ?

Le regard pénétrant de Théodora ne le quittait jamais ; il se fit plus insistant. Sigtrygg fronça les sourcils.

— Oui. Sa Majesté a mis deux jours avant de pouvoir vous retrouver.

Ainsi, Lucierio ne lui avait pas menti. Alors, pourquoi ne s’en souvenait-il pas ? D’un geste inconscient, il posa la main sur son cœur. L’uniforme noir attira son attention. Sigtrygg tourna la tête vers Jorge.

— Ne portez-vous pas normalement un uniforme blanc ?

— L’uniforme blanc n’est porté que par nos généraux, Votre Altesse. La plupart des uniformes sont bleus ou marron, selon les affectations : bleus pour le contingent administratif, marron pour l’opérationnel. Le noir est réservé aux gardes.

— Ceux de Lucierio sont rouges.

Théodora eut un sourire.

— Oui, ceux de Sa Majesté portent l’uniforme rouge. C’est un moyen pour nous de toujours savoir où il se trouve dans une foule.

— Moi, cela n’a aucune importance, dit Sigtrygg, une pointe d’ironie dans la voix. En vérité, il s’en moquait ; mais la différence de traitement l’amusait. Théodora lui répondit avec son éternelle franchise.

— Nous, notre fonction est d’assassiner sans sommation, Votre Altesse. Nous nous devons d’être discrets. Et rassurez-vous : personne, quel que soit son rang, ne pourra porter la main sur vous.

Sigtrygg enregistra l’information. L’incident survenu plus tôt lui revint désagréablement en mémoire.

— Ce Rafaël Montera…

— Il doit être entendu en ce moment par Sa Majesté. Je doute qu’il vienne vous importuner à l’avenir.

— Devant Lucierio ?

— Oui. Sa Majesté nous a donné l’ordre de lui ramener toute personne ayant un comportement inapproprié.

— Et les morts ?

— Toute personne au comportement suspect, ou qui complote à votre sujet, doit être éliminée : soit sur-le-champ, soit amenée à la torture.

Elle disait cela si posément, si froidement, tandis qu’autour d’eux le soleil brillait, les oiseaux gazouillaient, et papillons comme insectes voletaient en paix. Depuis qu’il était arrivé ici, Sigtrygg entendait parler de mort tous les jours, comme on lui parlerait de la météo.

À Tzayollans, la vie était rude, mais on parlait rarement de mort, et encore moins de tentative d’assassinat. Les seuls morts qu’il avait connus étaient dus à la maladie ou à la vieillesse.

Il déglutit malgré lui. Le souvenir du laboratoire le crispa. Peu de temps auparavant, il avait été attaché à une table, livré aux mains de ce fou d’Areavalde Orancio. Immobilisé, humilié, il avait cru sa dernière heure arrivée. Il se détourna pour cacher son trouble. Ses mains tremblaient un peu. Il enroula ses bras autour de lui ; son regard s’attarda sur les buissons épais et les grands arbres, un peu plus loin.

La jungle lui manqua.

Il reprit sa marche vers le tapis de fleurs, plus loin. Des voix de femmes se firent entendre. Sigtrygg remarqua qu’elles allaient dans la même direction que lui. L’une d’elles le vit et s’inclina, attirant l’attention des autres. Il ne pouvait plus faire marche arrière : il allait devoir se confronter, une nouvelle fois, à la population du palais. Toutes s’étaient retournées pour voir qui arrivait. Lorsqu’elles le reconnurent, elles s’arrêtèrent et s’inclinèrent profondément.

L’une d’elles se contenta d’un léger salut, en posant la main sur le cœur. Sigtrygg ne s’en offensa pas, trop occupé à la détailler de pied en cape. Elle ne portait pas de robe, mais une tenue plus masculine : un pantalon, des bottes, et une chemise en dentelle bouffante. Elle portait des bijoux, mais sans ostentation ; discrets, comme le regard qu’elle lui adressait à présent. Sa main trouva habilement son éventail, derrière lequel elle cacha la partie basse de son visage.

— Que le soleil d’Avaria éclaire votre chemin, Votre Altesse. Sigtrygg ne sut quoi répondre. Elles le dévisageaient avec une curiosité non voilée. Théodora s’approcha d’un pas et lui souffla :

— Répondez-leur n’importe quoi, ça passera. Sigtrygg faillit lever les yeux au ciel, mais se retint.

— Belle journée, en effet…

— Je suis absolument d’accord, Votre Altesse, dit la plus petite du groupe. Je me présente : la comtesse Katia Moraves. Nous voulions profiter des jardins avant l’arrivée des pluies, qui ne devraient plus tarder.

— Des pluies ?

Perplexe, Sigtrygg leva les yeux vers le ciel d’un bleu azur lumineux.

— Oui, le temps change brutalement sur la capitale… parfois un peu trop violemment, répondit la femme à l’allure masculine.

Enfin, c’est ce qu’il se disait : de près, elle était très belle. Ses yeux noirs le détaillaient ouvertement, avec une sorte de bienveillance.

— Nous nous sommes déjà croisés ? demanda Sigtrygg, intrigué par cette familiarité.

Un petit rire secoua l’assistance. Sigtrygg fronça les sourcils.

— Non, Votre Altesse. C’est la première fois que nous nous rencontrons. Je me présente : Izeria Florezar, ancienne capitaine de la garde impériale.

Avait-il déjà entendu ce nom ? Sigtrygg n’en était pas sûr. Son expression perplexe poussa son interlocutrice à préciser :

— Je suis la mère porteuse de l’enfant de Vos Majestés. Cet honneur m’a été spécialement confié par Sa Majesté.

Sigtrygg fut cloué au sol. Le laboratoire, l’humiliation, les expériences… ce putain de mariage… Il recula d’un pas sans s’en apercevoir. Un enfant. Son regard glissa vers son ventre encore plat.

— Tout va bien, Votre Altesse ?

Il reconnut la voix de Théodora. Son inquiétude perçait. Sigtrygg releva la tête vers elle. L’expression douce et assurée s’était dissipée ; le doute affleurait, et ses bras se replièrent sur son ventre, dans un geste protecteur.

— Vous n’étiez pas au courant, Votre Altesse ? Sigtrygg tourna les talons et s’éloigna au pas de charge. L’angoisse avait fait place à la colère. Il ne voulait pas d’enfant ! Et encore moins de cette manière-là. S’il restait près d’elle, il la détruirait comme on déchire une page interdite. Une envie de vomir lui tordit l’estomac ; une odeur de bile remonta dans sa gorge. C’était donc vrai ! Lucierio ne lui mentait jamais !


Lorsque Rafaël croisa Raviel Castelmal, il se figea. Sa gorge s’assécha. Rencontrer Lucierio Valcazar ne l’intimidait pas. L’empereur était pourtant effrayant, mais Rafaël savait plus ou moins atténuer les circonstances en jouant sur les mots. Il profitait de l’occasion et des témoins pour se poser en victime.

Mais le duc Raviel Castelmal, bras droit de Lucierio, était aussi froid qu’un serpent. En plus de faire partie de l’Œil Creux, il dirigeait les espions de l’empereur.

Rafaël frissonna : lui pourrait l’enterrer vivant sans sourciller, sans que personne ne se pose de questions… Une tape rude sur l’épaule lui fit reprendre sa route. Il voulut déglutir, arrivé à moins de cinq mètres de lui, mais n’y parvint pas. Un faible râle s’échappa de ses lèvres.

— Arrêtez-vous ici. Raviel plaça ses mains dans son dos et le fixa de ses yeux noirs, sans expression.

— Je… Rafaël toussa ; le son n’avait été qu’un filet, à peine perceptible.

— Conseiller Montera, chargé de l’agriculture, savez-vous pourquoi vous êtes amené ici ?

— L’empereur a demandé à me voir. Raviel le désigna de l’index.

— Vous ? Rencontrer l’empereur ?

Il ne riait pas, mais son ton suppléait à son manque d’expression. Les oreilles de Rafaël rougirent. N’était-il pas digne de le rencontrer ?

— Qui êtes-vous pour me manquer de respect ? se défendit Rafaël. Et je suis digne de rencontrer l’empereur, je suis l’un de ses conseillers, moi aussi. L’autre continuait de le regarder froidement ; pourtant, Rafaël perçut nettement une menace dans l’éclat de ses yeux.

— Vous ne l’êtes plus depuis l’instant où vous avez manqué de respect à l’impératrice.

— Moi ? fit Rafaël, une main sur le torse. À quel moment ?

— Votre comportement a mis en danger l’impératrice, le coupa Raviel alors qu’il reprenait la parole. Vous vous êtes également permis de la toucher. Qui ose toucher Son Altesse, l’épouse que notre empereur bien-aimé chérit ?

— Aucun garde ne lui a été attribué ! Et je m’inquiétais pour elle !

— L’absence de sa garde sur les lieux vous autorise quelques privautés ? Que feriez-vous si l’empereur n’était pas entre nos murs ? Iriez-vous jusqu’à prendre sa place ?

Rafaël blêmit. Cela allait beaucoup trop loin. Il jeta un regard nerveux autour de lui. Cette partie de l’aile du palais se trouvait à quelques mètres à peine du bureau de l’empereur. Le parfum des bouquets lui montait à la tête, et pas une ombre n’indiquait le moindre témoin.

— Si j’ai offensé l’impératrice, je m’en excuse ; si besoin, je…

— Vous n’approcherez plus de l’impératrice, de près ou de loin. Vous êtes déchu de vos fonctions et sommé de retourner sur vos terres, avec interdiction de remettre un pied au palais.

— Quoi ? Je n’ai rien fait qui mérite un pareil châtiment ! Raviel s’était détourné à demi, une fois la sentence prononcée. Il tourna la tête.

— Vous êtes l’exemple qui servira à toute la cour… Soyez heureux de ne pas périr la tête tranchée. Sa Majesté fait preuve de clémence. Garde, emmenez-le !

— Vous ne pouvez pas me faire cela ! J’ai toujours été fidèle à l’empereur ! J’ai toujours servi ses intérêts ! Vous ne pouvez…

— C’est bien pour cela que vous êtes toujours en vie, le coupa Raviel. Il reconnaît votre grande contribution.

Raviel regarda l’ancien conseiller se débattre contre les gardes qui le traînaient. À présent, il avait perdu toute contenance et se déménait comme un possédé. Il hurla, mais l’un des gardes l’assomma. On le sortit comme un sac de grains, sans honneur ni dignité. Quel idiot, songea Raviel.

Il tourna les talons pour retourner auprès de l’empereur. Ce dernier était installé derrière son bureau, entouré d’une pile de papiers. Raviel s’inclina devant lui.

— Rafaël Montera a été renvoyé sur ses terres.

Le stylo, entre les mains de Lucierio, se brisa.

— Votre Majesté, vous ne pouvez plus vous salir les mains… Si vous supprimez le fils aîné du comte Montera, très apprécié parmi ses pairs, cela risque de vous attirer de nombreux ennemis. L’impératrice pourrait en subir de graves conséquences. Même si nous pouvons la protéger, nous risquons de mettre sa vie en jeu… Il y a mille façons de faire mourir quelqu’un au palais. L’exemple que vous donnez aujourd’hui avec la famille Montera tiendra en respect toute la cour.

Un long silence accueillit sa tirade. Lucierio s’essuya les mains avec un linge humide tendu par un domestique.

— Je ne te savais pas si bavard, Raviel.

— Je suis à votre service, Votre Majesté.

— Mais tu as raison, pour une fois. Si je me montre imprudent, c’est elle qui en subira les conséquences.

Un coup discret à la porte attira leur attention. Raviel se dirigea vers l’espion. Seul l’un de ses hommes oserait interrompre leur conversation. Il fronça les sourcils et poussa un soupir imperceptible, puis revint vers l’empereur, qui le fixait d’un air interrogateur.

— Que se passe-t-il ?

— L’impératrice a rencontré mademoiselle Florezar dans les jardins. Lucierio se redressa d’un bond.

— Et elle lui a annoncé sa grossesse. Lucierio crispa les poings. Bien sûr, il avait annoncé la grossesse d’Izeria à Sigtrygg, mais il ne leur avait pas permis de se rencontrer. Il ne voulait même pas qu’ils se croisent par hasard.

— Qu’a fait Sigtrygg ?

— L’impératrice semble être retournée dans ses appartements.

Lucierio plissa les paupières. Avec précaution, il sonda le lien qui les unissait. Il n’avait aucune envie d’être assailli par ses vagues émotionnelles désordonnées. Mais au lieu d’y lire du désespoir, il rencontra la colère…


Illustration faite par IA

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