
La salle du trône où s’était réunie toute la noblesse que comptait Drakkal, résonnait de clameurs et du brouhaha de conversations. Personne n’écoutait personne.
Orrick, assis sur son trône, fixait la foule de nobles d’un regard froid. Que faisait-il là ? Le chaos avait démarré alors que le duc d’Eisvarg n’était pas encore froid ! Il avait envie de vomir. Ils se disputaient ses terres fertiles, Errick n’avait jamais eu d’héritier… et allaient ensuite danser sur sa tombe.
Il observait les visages qui, petit à petit, quittaient le masque de civilité au profit plus humain de l’envie, de la jalousie, de l’instinct presque animal de certains ; c’était malsain. Mais la cour elle-même n’était plus qu’un cloaque depuis la disparition de Vargo… enfin non, cela devait exploser un jour… tout cela couvait sous le couvercle de la puissance qu’imposait Vargo jusque là.
Extérieurement, il ne laissait rien paraître pourtant, ses yeux suivaient les déplacements de quelques individus… pourquoi la porte ? Serais-ce pour aujourd’hui ? Finalement, il n’avait pas besoin du service du renseignement… ils n’étaient que des charognards !
Un hoquet le traversa, qu’il ravala. Il devait se montrer capable, il n’aurait aucun regret.
Une main se posa doucement sur sa manche, il tourna la tête en direction de sa femme. L’impératrice lui adressait un regard doux et inquiet à la fois. Il se pencha vers elle, et lui chuchota :
— Tout se passera bien, ma mie, n’ayez crainte.
Il poussa un soupir et retourna vers la salle qui avait totalement oublié son existence depuis quelques minutes déjà. Il se leva et fit signe à un garde de s’approcher. Ce dernier obéit et s’inclina devant son souverain, il enleva la lame de son épée et il l’observa un instant… avant de s’approcher des marches de l’estrade.
Le personnel s’était aperçu du déplacement du souverain, et les gardes bougèrent, prêts à le protéger. Personne ne sortait d’épée dans ce genre de réunion…
Un éclair argenté fendit la foule, et ceux qui le virent passer sursautèrent. Un grand fracas métallique passa au-dessus du vacarme… Tous se figèrent. Orrick eut un sourire sardonique. Il repoussa une mèche blanche ondulée derrière la tête. Son regard froid défia tous les nobles présents, et notamment ceux des ducs qui n’attendaient qu’une occasion de le dépasser vivant. Il ne les laisserait pas faire ! Ils avaient Eiswarg, pas lui… ou tout du moins pas aussi facilement qu’ils pensaient.
— Votre Majesté ?
— Où est donc votre noblesse, Messieurs ? Vous vous drappez de votre noblesse, mais où est-elle exactement ?
— Que voulez-vous dire, votre Majesté ? demanda le duc de Sharnulf le plus avide de tous. Je ne comprends pas…
— Vous ne comprenez pas ? reprit Orrick en le mimant légèrement, si bien d’ailleurs que des rires secouèrent l’assistance.
Orrick n’y prêta pas attention, il descendit les marches et se dirigea droit vers lui sans le quitter du regard. Il n’avait pas de chance, la nature ne lui avait donné ni du don ni la taille imposante de ses deux aînés. Sharnulf le dépassait d’une tête, mais à cet instant-là, tous se reculèrent tandis qu’il se plantait devant cet arrogant duc de trente ans, nouvel héritier de la grande maison des glaces.
— Je me demande même si vous n’avez pas précipité la mort de mon vieil ami…
— Faites attention à ce que vous dites, votre Majesté, vous…
— Sinon quoi ? Me menaceriez-vous, Thrymval Sharnulf ? Oseriez-vous être aussi franc devant que vous l’êtes lors de vos petites réunions entre amis le mercredi soir ?
Thrymval devint livide. Orrick se pencha en avant ; tout en faisant cela, il tendit la main en l’air comme s’il attendait qu’on lui donne quelque chose. L’épée qu’il avait lancée plus tôt se matérialisa dans sa main. Un garde impérial s’était placé derrière lui.
— Vous pensiez réellement que je n’étais pas au courant ?
Il se tourna brutalement sur l’assistance et déclara d’une voix forte pour que tous puissent entendre à leur aise. La foule se recula d’un pas, plus impressionnée qu’elle ne voulait l’admettre, par cet homme de taille moyenne, svelte et élégant. Son regard presque blanc mettait mal à l’aise n’importe quel de ses interlocuteurs, mais lorsqu’ils étaient sous l’emprise de cette colère maîtrisée, elle tétanisait plus d’un adversaire.
— Avez-vous tous oublié de quelle lignée j’appartiens ? Après Errick Eisvarg, vous comptiez vous en prendre à moi avec vos petits complots ?
Il eut un rire sans joie, clinique.
— Votre Majesté, la douleur vous égare.
Orrick se tourna dans la direction du duc de Drokkeim, toujours prompt à prendre la parole dans les moments les plus incertains. Son inconscience fit hérisser les poils de tous les nobles présents. Thrymval vit une opportunité de ridiculiser l’empereur.
— Il est légitime pour nous de nous occuper des terres d’Eisvarg, votre Majesté. Auriez-vous oublié les décrets sur la loi de succession des grandes familles ?
— Et en plus, vous ne vous cachez même plus de me prendre pour un imbécile devant témoin ? Peut-être qu’il serait utile moi aussi de vous rafraîchir quant aux lois sur la hiérarchie clanique qui régissent ce continent, duc Sharnulf ?
— Enfin votre majesté, vous agissez comme si nous tentions d’intenter à votre vie. Reprenez-vous…
— Gardes ! Emparez-vous de cet homme pour lèse majesté.
Un brouhaha dans la foule retentit. Elle s’agita. Les gardes impériaux se déplacèrent. De nombreuses voix protestèrent. Orrick perçut une montée de température subtile. Était-ce son imagination ? À moins que ce ne soit lui qui soit pris de fièvre ?
— Il est impossible d’emprisonner un duc, votre Majesté ! Il y a des procédures à respecter.
À nouveau le duc de Drokkeim. L’homme avait son âge, trente-huit ans. Ils étaient amis… enfin ça, c’était il y a quelques années, car depuis la disparition de Vargo, il n’était plus le même.
— Qui êtes-vous pour vous opposer à moi, Drokkeim ? Comptez-vous devenir l’avocat de ce traître ? Êtes-vous son complice ?
— Êtes-vous devenu fou ? Allez-vous m’enfermer pareillement ? Pour quel motif ? Orrick eut un petit sourire fin. Cela faisait-il partie de leurs plans de le faire passer pour déranger ? Alors soit ! Pour que son fils de six ans, il les ferait plier tous autant qu’ils étaient, même à aller au massacre.
— Je constate avec étonnement que vous prenez des libertés auxquelles vous n’auriez jamais songé en présence de Vargo… et même pire, si Skeldan était encore ici.
— Vos frères sont morts bel et bien… Et lâchez-moi tout de suite ! s’exclama en colère Thrymval en direction des gardes impériaux qui essayaient de se saisir de lui.
— Je ne me cache pas derrière mes frères disparus comme vous vous cachez derrière vos sbires, même si eux-mêmes partie de la noblesse… Tss… tss… vous me prenez vraiment pour un benêt, n’est-ce pas Thrymval ? Puis, il fronça les sourcils et demanda aux gardes sèchement :
— Auriez-vous besoin de moi pour vous saisir de lui ?
Le fil de l’épée qu’il tenait avec désinvolture se glissa juste sous la gorge de Thrymval, qui sursauta, n’ayant pas vu le geste venir. Il ressemblait à un cadavre… plus encore lorsqu’il remarqua la détermination froide de l’empereur. Il n’hésiterait pas une seule seconde, et pour la première fois depuis qu’il avait pris la tête du duché, il se tut.
Un silence létal avait pris place dans l’assistance. Le claquement de talons sur le sol en marbre ne fit se retourner personne, tous trop occupés à regarder la lame où une perle de sang glissait sur le tranchant. L’impératrice Kjari se plaça à côté de son époux et fixa Thrymval avec amusement.
— Il semble, cousin, que votre langue ne soit plus aussi aiguisée… où comptiez-vous sur moi pour vous sortir de ce mauvais pas où vous vous êtes fourvoyé vous-même ? Vous comptiez sur nos liens familiaux, peut-être ?
— Cousine… dit-il difficilement.
Orrick fit un geste aux gardes pour s’emparer du prisonnier. Au même moment, les portes s’ouvrirent brutalement, le bruit des bottes et des armures couvrit un nouveau tumulte qui montait. Les chevaliers de Sharnulf venaient de pénétrer dans la salle du trône. La foule se recula, laissant les gardes impériaux faire face aux chevaliers venus en aide à leur maître.
— Comment osez-vous ?
Le visage de l’impératrice était déformé par la colère.
— Ils connaissent la loyauté, contrairement à certaines, dit Thrymval.
Orrick remarqua des mouvements suspects parmi les nobles. Il plissa les yeux et détecta certains qui semblaient vouloir sortir.
— Fermer les portes ! ordonna-t-il.
Était-il trop tard ? Il s’adressa aux gardes impériaux :
— Saisissez-vous de ces félons !
Il repoussa l’impératrice derrière lui, et lui ordonna :
— Veuillez quitter ces lieux, immédiatement, mon impératrice.
— Mais et vous ?
Des coups furent portés à la porte principale. Orrick fronça les sourcils un peu plus. Le choc des épées se faisait entendre derrière eux. Des cris, des bousculades… Cette réunion tournait au cauchemar. Cette fois-ci, il n’y couperait pas. Il se savait perdu… la porte double battante se fracassa et des chevaliers des autres duchés franchirent le seuil armés.
Orrick poussa sa femme vers une porte secrète.
— Venez avec moi, supplia-t-elle.
— Prenez Ingvill avec vous, et je vous en prie, partez ! Ne soyez pas têtue pour une fois, écoutez-moi et sauvez notre fils.
Elle allait protester, mais son mari lui tournait déjà le dos pour prêter main forte aux gardes. Kjari allait fondre en larmes. Orrick était un homme bon, honnête et courageux… tout le monde se moquait de la délicatesse de ses sentiments, mais pas elle. Elle savait combien il était têtu et fort, et non faible comme ils le pensaient tous.
Elle allait se détourner, mais elle s’arrêta. Sa bouche produisait de la fumée blanche, comme si elle se trouvait à l’extérieur. “Cette empreinte.” Comment cela était-il ?
Elle se retourna pour observer autour d’elle et constata que l’air avait rafraîchi. Qui ? Elle fouilla la foule et constata que, progressivement, les gens s’apercevaient du changement climatique dans la pièce, sauf les chevaliers qui se battaient entre eux.
Kjari tourna son regard vers son mari. Orrick s’était figé comme une statue. Elle suivit son regard et sa mâchoire se décrocha. Là, sur le seuil de la porte fracassée quelques minutes plus tôt, se tenait… Skeldan… enfin, était-ce lui ? Elle plissa les yeux et oui, elle ne se trompait pas malgré cette tenue… son cœur se mit à battre très vite, et son corps se mit à trembler. Des larmes coulèrent le long de ses joues.
Il avançait calmement dans la pièce. Comme si chacun de ses pas, l’ancrait de plus en plus dans son rôle d’empereur. Ceux qui le reconnurent eurent les yeux exorbités tout comme elle. Kjari se redressa et s’approcha de son mari pour lui saisir sa manche, il ne réagit pas. Petit à petit la foule forma un cercle et les chevaliers le remarquèrent enfin… tous s’immobilisèrent.
Orrick avait la gorge si nouée qu’elle lui faisait mal. Il se dégagea de l’étreinte de sa femme, et comme s’il marchait sur un nuage, il se dirigea vers son frère aîné qui ne le quittait pas du regard. Il avait changé, plus vieux bien sûr, vingt et un ans… ça change un homme, mais l’image de lui plus jeune se superposait à celui de l’homme d’aujourd’hui accoutré de manière si inhabituelle, mais elle ajoutait à sa prestance… à son aura… Varga était un empereur oui, mais sans commune mesure à la présence de Skeldan.
— Votre… Majesté… dit-il d’une voix rauque.
Il posa un genou au sol et s’inclina. Tous les nobles présents imitèrent leur empereur. La rébellion qui circulait depuis une dizaine d’années venait de s’éteindre comme une mèche de bougie.
— Relève-toi mon frère.
Orrick se redressa et remarqua soudain le duc de Raskjell, ce dernier s’inclina avec respect… l’un de ses seuls soutiens… Il reporta son attention sur son frère qui regardait tous les nobles à genoux avec mépris.
Sans un mot, il se dirigea vers le trône. Monta les marches et s’assit sur le trône comme s’il le faisait sien.
— Relevez-vous, dit-il enfin après un interminable silence. Le froissement de tissus, et quelques bruits de talons, le crissement d’armure se fit entendre.
— J’espère que vous vous êtes bien amusé durant mon absence ? Vous qui vous permettez de vous en prendre à mon représentant.

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