La pluie tombait sur le monde. Personne ne savait encore ce qu’elle emportait avec elle.

Chapitre 18 : Jour de pluie

Continent de l’Est

La cellule était froide. Une faible lueur des lampes de sécurité éclairait le couloir. Une odeur âcre mélangeant humidité, urine, sueur et moisissures larvait dans les cachots de la tour Jiǔ Suǒ Jiān. La fenêtre carré et minuscule proche du plafond, donnait sur un ciel noir comme de l’encre. Le premier croissant de la lune jouant à cache cache avec les nuages.

Des râlent de souffrance sporadiques déchiraient le silence feutré. Retenu par des menottes en acier contre le mur, Xianlian tout juste se lever et avancé d’un pas. Mais elle n’en avait plus la force. La tête penchée en avant, le regard vide, le visage tuméfié par les coups étaient méconnaissable.

Dans sa tête, le souvenir de ses enfants la poursuivait. Elle n’aurait pas dû partir, et rester avec Wei Han et Min Xue… laisser Skeldan s’occuper de Sigtrygg. Qui allait s’occuper de ses bébés ? Des larmes coulèrent malgré elle.

Elle ne pouvait en vouloir à personne ni même à elle-même.

Elle savait ses enfants en sécurité avec comme gardien Itzcoàlt. Mais elle lui avait promis de revenir. Alors, laisserait-il la garde de Wei Han et Min Xue à Skeldan lorsqu’il reviendrait ? Son coeur se fendit en songeant à son mari. Elle anticipait son chagrin. Skeldan était un émotif sous sa carapace de chef des gardes impériaux.

Si quelqu’un entendait ses paroles, il éclaterait de rire. Mais n’était-il pas le plus doux des pères ? Tendre avec les bébés et taquin avec les plus vieux. N’avait-il pas quitté le Nord pour elle ? Renoncé à son trône, à ses obligations ? Renoncé à sa famille… à son peuple… tout ça pour elle… Son coeur se réchauffa.

Toutes ses pensées la ramenèrent à ses parents.

Jamais elle n’aurait pensé que ses propres parents la considéraient comme une traitresse. Encore moins que son frère — le gamin timide et doux qu’elle avait laissé derrière elle — deviendrait son bourreau.

Ses parents n’avaient pas entendu ses suppliques… au moins Xianlian savait que Sigtrygg n’était pas sur le territoire de l’Est ! Ses parents auraient été très contents de lui annoncer sa capture et sa mort… comme celle qui l’attendait le lendemain.

Traitresse ? Elle ?

L’idée la fit sourire intérieurement. Peut-être après tout… elle s’en fichait. Elle ne regrettait rien. Si c’était à refaire, elle n’hésiterait pas une seule seconde. Elle avait vécu libre, heureuse, profitant de chaque instant de la présence de son mari, de ses enfants qui apportaient leur lots de catastrophes et de plaisir toujours renouvelé.

Elle aimait ses enfants, et surtout Skeldan. Le souvenir de leur première rencontre la hantait depuis qu’elle était attaché au mur froid, dur, inconfortable et qui pressait sur ses plaies ouvertes et non soignées. Elle l’imaginait venant la sauver, avec sa coiffe avec des plumes, ses bijoux lourds autour de ses bras, et le souffle glacé si reconnaissable et craint de ses ennemis. Skeldan… son empereur.

Son visage confiant et l’amour qu’elle lisait dans ses yeux, jamais il ne l’avait maltraité, rabaissé ou humilié contrairement à son frère quelques jours plus tôt.

Capturé par la garde impériale, elle n’avait même pas pu s’expliquer. Emmené manu militari, le chef de la garde l’avait fait plier les genoux lorsqu’elle avait été présentée à ses parents. Agenouillée devant le trône, ses parents choqués… tout comme son frère, sa femme et ses neveux, l’avaient regardé comme un fantôme.

Elle revit la salle du trône comme si elle s’y trouvait encore.

« — Comment oses-tu paraître devant nos yeux ? s’était écrié sa mère.

— Nous te pensions morte ! Quittez ta position sacrée pour courir sur le continent parce que tu avais soif d’aventures ! Tu n’aurais jamais dû revenir ici Xianlian !

— Tu as été radiée du livret de famille, déchu de tes droits aux trône…

— Je me fiche du trône, mère. C’était l’ambition de Quin Rui, pas la mienne…

— Tss ! C’était ton devoir, mais visiblement tu ne sais pas ce que c’est, ni même ce qu’est l’honneur, Xianlian, le coupa son frère avec mépris.

L’homme de trente-cinq ans qui se tenait devant elle, n’avait plus rien à voir avec le gringalet d’autrefois. Grand, svelte, sa longue veste en soie le faisait paraître plus martiale. Ses yeux noirs, glacés et durs, la fixaient sans pitié. Son admiration n’existait plus.

— Xianlian, tu aurais dû rester où tu te trouvais ! repris son père.

Elle sentit dans sa voix du regret, même si son visage rouge exprimait de la colère. Elle comprit qu’elle subirait un châtiment mortel, ou qui la laisserait exangue.

— Où étais-tu donc belle-soeur, demanda une voix douce, pour que nous soyons incapable de te retrouver ?

Xianlian rencontra ses yeux, et le petit sourire timide qu’elle affichait tendis qu’elle repliait son éventail, racontait toute l’hypocrisie de cette femme.

— Certainement dans un coin terreux, engrossé par un quelconque paysan sans nom ! Commenta Quin Rui avec arrogance.

— Tu as combien de petits bâtards qui dépendent de toi ?

Sa mère avait rebondi sur l’affirmation de son fils. Son visage avait gonflé, et ses yeux sortaient presque de sa tête.

Xianlian se demandait si elle avait devant elle la famille qui l’avait élevé. Où était les sourires doux et les gestes tendres ? Elle les savait durs envers leur ennemis, mais elle ne pensait pas un jour en faire partie. Elle avait juste poursuivi un rêve de liberté… Elle n’avait pas fomenté un complot, ni même intenté de tuer quelqu’un.

— À moins que tu n’es des dettes de jeux ? s’enquit sa belle soeur en se penchant en avant.

Xianlian les avait écouté fabriqué des histoires plus absurdes les unes que les autres… et en attendant, la cour se régalait de sa déchéance. Elle avait cessé d’écouter leur élucubration. Son coeur serré lui disait combien sa peine était réelle. Elle n’avait pas compris pourquoi ils s’acharnaient sur elle… Pourquoi certains anciens empereurs avaient-ils eu le droit de voyager ? Combien s’étaient formés ainsi ? Pourquoi pas elle… et toutes les femmes destinées à être impératrice ? Pourquoi les enfermaient-on dans un palais immense certes, mais vide !

Et puis, soudain, elle avait pris conscience qu’elle allait être torturer… en fait, toute leur parole amenait à ce moment, comme justification devant tous ! Elle était une mauvaise fille et il fallait la punir. Quand la sentence était tombée, elle n’avait pas pu s’empêcher de rire. Ils étaient petits dans leur tête. Une pensée étriquée incapable de se remettre en question.

Le monde était si vaste, les cultures pouvaient être si différentes… les lumières douces du printemps à Tzayollans lui avait manqué tout à coup… »

Mais à cet instant, Le froid de la cellule pénétrait jusqu’à ses os. Elle toussa, tandis que tout son corps tremblait. Le goût métallique familier du sang se répandit sur sa langue. Son rire s’étrangla dans sa gorge irritée.

Le même rire qui avait rendu sa famille furieuse… elle était venue demander de l’aide.

Elle serra les poings, tandis que son visage s’assombrit brutalement.

Non !

Elle commençait à perdre l’esprit, songea-t-elle furieuse contre sa propre naïveté. Le désespoir la gagna.

Elle avait perdu un fils ! Elle avait cru ses parents capables d’être les instigateurs de son kidnapping. Et quand elle avait compris qu’ils n’y étaient pour rien, elle s’était humiliée à leur demander de l’aide.

Quelle idiote !

Mais comment être sûre qu’il n’était pas ici, devenant une pièce d’échange pour son retour ? C’était dans leur corde, et d’ailleurs ils le prouvaient aujourd’hui. Les larmes coulèrent sur son visage… elle s’était mépris sur son importance… Ils allaient la sacrifier pour que son frère cadet puissent reprendre le trône. Ils avaient mené des recherches sur elle, uniquement pour cela.

Finalement, elle avait bien fait d’avoir quitté Tzayllan pour rejoindre l’est. Au moins, elle savait que Sigtrygg n’était pas ici. Il pourrait se défendre là où il se trouvait. N’importe où, valait mieux que l’Est !

°o°o°

Le cliquetis de la porte, fit ouvrir les yeux à Xianlian qui s’était évanouie, plus qu’elle ne s’était endormie. Son frère habillé totalement en noir, était accompagné d’un érudit et de deux gardes lourdement armé. Un éclat sur la hanche de son frère attira son regard.

Elle leva les yeux vers lui, et elle sut. Il ne lut aucune pitié dans ses yeux sombres. Seul un pli amer affaissait sa bouche.

— Xianlian… Nous ne pouvons pas procéder à une exécution publique, puisque nous avons déclaré que tu étais morte depuis longtemps. Je suis le nouveau prince héritier depuis quelques années déjà.

Il s’avança vers elle et s’accroupit pour se tenir face à elle. Il lui attrapa les cheveux pour qu’elle lève la tête.

— Je t’admirais… tu était mon modèle. Tu étais tout pour moi. Et regarde ce que tu es devenue ?

Xianlian passa sa langue sur ses lèvres tuméfiées et sèche. Elle répondit :

— Une…  femme libre.

Une émotion compliquée traversa le visage de Quin Rui. Ressent-il du regret ? se demanda Xianlian.

— Est-ce que ça en valait la peine ?

Le masque de froideur que son frère revêtait craquait peu à peu. Derrière lui, l’érudit le pressa d’officier à son exécution.

— Silence ! Ordonna-t-il d’une voix forte. Qui es-tu pour me donner des ordres ?

Il s’était retourné vers lui furieux. Le fonctionnaire s’excusa et fit une courbette. La tension dans la cellule avait grimpé un peu plus. Quin Rui se retourna sur sa soeur.

— Je ne sais pas ce que tu as vécu. Je ne veux pas le savoir.

Son visage reforma un masque de froideur. Elle comprit que sa dernière heure venait de sonner.

— Père et mère ne souhaitent pas t’enterrer une deuxième fois.

— Alors, ils t’envoient toi ?

Une lueur traversa les yeux de Quin Rui. Sa main s’était crispée sur la garde de son sabre. Tentait-il de l’intimider ? Elle n’en était plus là. Elle était fatiguée, elle souffrait dans sa chair, mais aussi dans son âme. Elle voulait en finir… ne plus discuter, ne plus reculer… en finir.

— C’est un honneur, votre Altesse impériale, repris Xianlian en chuchotant à voix basse.

Xianlian ferma les yeux. Elle ne voulait pas garder le souvenir du visage de son frère dans le fond de sa rétine, mais l’image de Skeldan qu’elle chérissait plus que tout au monde. Elle pria pour sa famille, séparée et demanda aux dieux de veiller sur eux.

Une friction métallique se fit entendre, lente. Il sortait son arme de son fourreau.

Le coeur de Xianlian se mit à battre plus vite.

La sueur perla à sa nuque.

Le temps se suspendit.

Puis la lame traversa son coeur.

Elle rouvrit les yeux.

La surprise n’eut pas le temps d’exister : la douleur avala tout.

Du sang sortit de sa bouche.

Le visage de Quin Rui glissa dans sa vue brouillée, sans atteindre sa pensée.

Son instinct lui hurlait qu’elle voulait vivre ! Elle voulait voir ses enfants une dernière fois, son mari… Son corps s’agita un peu, avant de peu à peu s’affaisser sur lui-même. Une force la quitta peu à peu, comme si un manteau doré glissait de ses épaules. De sa vue brouillée, elle vit cette forme lumineuse se diriger vers Quin Rui.

Ainsi… c’était… le pouvoir d’Elyndar…

Quin Rui qui regardait sa soeur rendre le dernier souffle, sentit en lui venir une force qui lui était inconnue. C’était subtil, mais bien réel. Il ferma les yeux.

La confusion s’installa en lui brièvement… Était-ce le choc ? Cela n’avait rien à voir avec tout ce qu’il avait imaginé. C’était doux, comme un manteau enveloppant et chaud.

Le pouvoir de l’aîné lui appartenait à présent. Enfin ! La joie l’envahit. Plusieurs fois, il pensait l’avoir obtenu, mais ce n’était que le résultat de sa cultivation, il s’en rendait compte à présent. Cette énergie qui coulait en lui lui parut… infini.

Il se détourna et quitta les lieux sans se retourner.

— Gardes ! Placer le corps de ma soeur dans le cercueil. La tombe a-t-elle été ouverte ?

— Oui, votre Altesse impériale. Tout à été fait comme vous nous l’aviez demandé.

— Faites en sorte d’être discrets, que tout soit terminé avant l’aube.

Les gardes s’inclinèrent. Le bruit de leurs armures retentit dans cet espace clos et confiné. Il quitta les lieux avec sur ses talons l’érudit.

°o°o°

Continent du Nord

La salle du trône était pleine à craquer. Orrick venait d’abdiquer pour rendre toute sa place à Skeldan. Ce dernier fut acclamé par les nobles présents. Leurs voix raisonna dans cet espace large et haut.

Orrick qui les observait se retint de sourire. Ses gens voulaient sa mort trois jours plus tôt, et maintenant ils rampaient devant son frère. Cela lui donna la nausée.

Le lendemain de la conversation avec Skeldan, ce dernier était venu le voir pour lui annoncer qu’il reprenait le trône. Orrick avait immédiatement tout mis en oeuvre pour que cela se fasse le lendemain. Skeldan avait protesté, mais Orrick lui avait répondu : Il faut battre le fer tant qu’il est encore chaud. Je n’ai pas envie que tu trouves un prétexte pour fuir à nouveau.

Skeldan avait paru désarçonné par ses paroles. Mais Orrick était heureux… il reporta son regard sur son frère et fronça les sourcils. Son teint était pâle sous le hâle de sa peau. Il tituba soudain. Que lui arrivait-il ? La foule le remarqua. Orrick se précipita vers lui. Leurs yeux se rencontrèrent. Un désespoir sans nom y était logé. Il chuchota :

— Xianlian…

Avant de s’effondrer dans ses bras. Que se passait-il ? Orrick se tourna vers les gardes.

— Que l’on appelle les médecins impériaux immédiatement ! Que l’on m’aide à déplacer l’empereur !

Les voix de la cour dans son dos se mirent à enfler. Il confia le corps de son frère à un robuste garde et se tourna vers la cour.

— Inutile de vous émouvoir. L’empereur du Nord est de retour bel et bien.

— Qui nous dit qu’il n’est pas malade ou pire ? Lança un courtisan.

Orrick lui adressa un regard froid, qui le fit reculer d’un pas. L’expression de son frère et le nom chuchoter lui firent penser au pire. Les unions entre descendants directs d’Elyndar étaient plus sacré que n’importe quelle autre… Son coeur se serra et il espérait se tromper… mais le choc, et le désespoir de son frère… ne laissait planer aucun doute.

Il serra les poings. Il donnait ses instructions, calmait la foule, mais intérieurement le chaos régnait. Même s’il ne voulait pas l’envisager, son frère allait certainement les quitter de nouveau !


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