
Alvaria : continent de l’Ouest
La nuit était noire. Les nuages jouaient à cache-cache avec la lune… quand elle parvenait à les percer. Itzli avançait lentement, avec précaution. Contrairement à Tzayollan, il ne connaissait pas cet environnement.
Là-bas, la jungle, familière malgré ses bêtes venimeuses et ses sentiers traîtres, le couvrait et lui offrait de quoi boire et manger. Mais ici ?
Le sol rocheux le faisait trébucher à plusieurs reprises. La végétation, luxuriante près des rivières, se faisait plus clairsemée dès qu’on s’en éloignait.
Un frisson le traversa. Sa fine chemise de nuit en soie était agréable le jour, mais, dans les nuits fraîches d’Alvaria, elle devenait bien trop mince. Il serra l’étoffe contre lui et grinça des dents. Hors de question de ramener Sigtrygg là-bas ! Son mari était complètement fou…
En rabattant sa chemise sur lui, son regard tomba sur son alliance… Il pourrait en tirer de l’argent plus tard. Pour l’instant, il devait avancer. Il se déplaça prudemment sur le versant de la colline : d’un point haut, il pourrait étudier les environs. Il releva sa longue chemise, puis s’arrêta net pour en arracher le bas d’un geste sec. Il glissa l’étoffe dans le passant de son pantalon et reprit sa route.
Tout entier occupé à fuir, il ne s’attardait pas sur les émotions étrangères qui l’habitaient. Une colère sans raison laissait soudain place à une satisfaction incompréhensible… et, maintenant, il se sentait étrangement calme. Peut-être que plus il s’éloignait, plus l’apaisement gagnait ?
Au sommet, Itzli dut reconnaître qu’il n’y voyait pas grand-chose. Devait-il attendre le lever du jour ? Il avait marché une bonne partie de la nuit… longeant une rivière avant de s’en éloigner. Les gardes finiraient par le retrouver s’il restait près des rives ; ils remonteraient les berges, certains de l’y trouver.
Dépité, Itzli s’assit sur un gros rocher. Fuir ainsi n’était pas la meilleure option, mais il n’avait pas eu d’autre ouverture. Le palais était solidement gardé, bien plus que celui d’Itzacoàlt ne le serait jamais. Que craignait donc le seigneur de ces lieux ?
Les frissons qui le parcouraient s’intensifiaient. Il se releva et reprit sa marche. S’il restait immobile, sans abri contre le vent froid, il finirait par mourir. N’était-il pas censé y être insensible ? Lorsqu’il déversait toute sa glace, il ne ressentait rien ; alors pourquoi cette nuit l’incommodait-elle ? Il n’y comprenait plus rien.
Il poursuivit sa route en prenant garde à ne pas redescendre. Il voulait pouvoir juger de la topographie des lieux. Enfin, le ciel blanchit, annonçant l’aube. Itzli s’arrêta et fixa l’horizon. Le soleil commençait à peine à franchir les sommets. Puis il tourna sur lui-même, observant le nord, l’ouest, puis le sud. Quelle direction prendre ? Le sud… mais cela l’obligeait à rebrousser chemin. Il jura contre lui-même : il s’était trompé de direction !
Son estomac gargouilla. Il avait faim. Il n’avait rien mangé depuis qu’il avait volé quelques fruits dans les jardins du palais — et, même s’il en avait gardé, il n’avait plus rien. Pire encore : pas d’eau. Il devait redescendre.
De toute façon, il n’avait pas le choix. Le terrain ne l’invitait pas à continuer sur la crête. Des failles jalonnaient le chemin, et, de là où il se trouvait, de nombreuses colonnes de pierre, semblables à des cheminées, lui barraient la route. Il chercha un passage sûr pour redescendre.
Son corps réagit avant même qu’il ne perçoive le danger. Il frappa à l’aveugle, mais son bras fut impitoyablement bloqué. Un coup sec le fit pivoter ; il s’effondra lourdement au sol et laissa échapper un cri de douleur. Un genou s’appuya sur sa colonne vertébrale. Il tenta de se dégager, mais la faim et la marche forcée l’avaient privé de ses forces.
Un souffle chaud frôla son lobe d’oreille, suivi de cette voix si reconnaissable :
— Tu t’es bien amusé dehors, ma chérie ? Il est temps de rentrer au palais avec moi.
— Comment…
Itzli s’emporta, mais Lucierio ricana contre sa nuque avant de mordre avec violence. Itzli écarquilla les yeux. Il eut l’impression qu’on lui déchiquetait l’épaule ; son corps se cambra sous la douleur.
Il entendit un rire bas… puis la voix veloutée de Lucierio :
— Ma chère et tendre épouse, tu ne t’es même pas rendu compte qu’en tant que descendant d’Elyndar, toi et moi sommes liés, pour le meilleur et pour le pire. Où tu es, je le sais… Ce que tu ressens, je le sais… Tu es à moi pour l’éternité, à présent. Ne t’en es-tu pas encore aperçu ? Notre lien ne pourra être défait que par la mort. Alors, chérie, tu ferais mieux de m’obéir.
Itzli comprit trop tard. Cette colère, cette satisfaction, ce calme… rien de tout cela ne venait de lui.
Et, avant qu’Itzli puisse analyser la situation, un coup sur le crâne lui fit perdre connaissance.
Lucierio se redressa et souleva le corps de son épouse. Le sang sur la chemise contrastait avec le blanc… enfin, ce qui en restait. Il se téléporta jusqu’à ses appartements. Il appela ses domestiques, tout en posant Sigtrygg sur le lit.
— Votre Majesté, nous sommes à votre service.
Sans se tourner, Lucierio donna ses ordres :
— Faites venir mon médecin immédiatement, et préparez des vêtements propres.
Lucierio s’assit au bord du lit tandis que les domestiques disparaissaient. Il écarta le vêtement et observa la plaie qu’il avait laissée. Elle semblait plus profonde que prévu… mais, en même temps, quelle idée de se débattre dans une situation pareille ? Les traits de Sigtrygg étaient barbouillés de poussière et marqués par la fatigue.
Il soupira, repensant à la colère qui l’avait submergé lorsque son épouse s’était enfuie. Mais… sa joie et sa satisfaction avaient été bien plus grandes lorsqu’il s’était rendu compte qu’il pouvait retrouver sa femme.
Finalement, ce lien — et le fait qu’elle soit son égale — n’avait pas que des inconvénients. Il resserra sa veste contre lui. Toute cette attente, dehors, dans la nuit, lui avait donné froid. Il ne s’en rendait compte que maintenant, trop occupé qu’il avait été à la traquer.
Il éternua.
Quelle plaie, songea-t-il.
°OoO°
Skarnheim : continent du Nord
Skeldan avait écouté Kjari avec attention. La femme de son frère était intelligente, intuitive… et, en plus, sage. Elle avait raison sur toute la ligne. Il ne pouvait plus se défiler, maintenant que sa femme était morte. Le mot lui perça le cœur. La perte du lien l’avait plongé dans un tel choc : un froid absolu, un trou noir, un néant… un abysse…
Le fait que Kjari ait placé ses enfants au centre de ses priorités l’avait ramené à la raison. Il ne pouvait rien pour Xianlian et… si elle avait été là, elle lui aurait tenu les mêmes paroles : celles d’une mère soucieuse de ses enfants.
— Skeldan ?
Surpris d’être tiré de ses pensées, il leva les yeux vers Orrick, qui s’était levé et s’approchait de lui, angoissé.
— Depuis quand es-tu réveillé ?
Puis il enchaîna :
— Comment te sens-tu ? Que s’est-il passé ?
Skeldan se redressa et passa une main dans ses cheveux, qu’il fit glisser devant son visage. Il jeta un coup d’œil de côté et croisa le regard franc de sa belle-sœur. Elle avait peur de lui — il le sentait — et pourtant elle soutenait ses yeux sans trembler. Il sourit intérieurement : elle ressemblait tant à Xianlian.
— … Kjari, votre intuition sur Xianlian est juste. Elle n’est plus.
— Quoi ? Skeldan, tu…
— Le lien n’est plus. Je ne sens plus sa présence.
Il planta son regard dans celui de son frère. Celui-ci pâlit.
— Skeldan…
Skeldan repoussa les couvertures et s’assit sur le bord du matelas. Il posa une main sur l’épaule de son cadet.
— Je dois récupérer mes enfants, et cela ne sera pas simple.
— Tu ne comptes pas partir chercher Xianlian ? s’étonna Orrick.
La tristesse envahit Skeldan… non, le chagrin était prêt à le submerger, mais il coupa net l’envie de se recroqueviller. Cela ne servirait à rien. Sa priorité, à présent, était de retrouver Sigtrygg, mais aussi Min Xue et Wie Han. Qui sait ce qu’il pouvait leur arriver ?
— Je m’occuperai de Xianlian plus tard…
S’il pensait à elle maintenant, à son corps, à son visage, à l’absence laissée dans le lien… il ne se relèverait pas. Sa mâchoire se crispa. Il se ressaisit.
— … quand mes fils et ma fille seront en sécurité. Pour l’instant… nous allons commencer par Min Xue et Wie Han.
— Pas Sigtrygg ? questionna Orrick.
— Je ne sais pas s’il se trouve à l’Est, ni même s’il est vivant. Je vais commencer par les plus jeunes… et ensuite, je partirai à l’Est avec une armée. J’enquêterai là-bas et, en fonction de ce que j’apprends…
Il leva le poing et le serra. Skeldan n’avait pas besoin d’en dire plus…
— Mais tu comptes t’y rendre toi-même ?
— Non. Ma place est ici. Je vais envoyer la deuxième division en mission.
Kjari releva vivement la tête.
— Mais…
Skeldan lui lança un bref regard, qui la fit taire immédiatement. Elle se figea. Skeldan s’adoucit et lui adressa un petit sourire : il ne voulait pas l’effrayer. Il connaissait l’effet qu’il produisait lorsqu’il commandait.
— Je donnerai toutes les informations nécessaires pour cette mission. Orrick, j’aurais besoin que tu me convoques le général à la tête de cette division. Et… il va falloir que tu m’aides à reprendre les affaires de l’empire. J’ai bien peur que mes connaissances soient devenues obsolètes.
Skeldan vit sa belle-sœur brûler de lui dire quelque chose, mais, visiblement, elle n’en avait plus le courage. Orrick, de son côté, s’inclina et répondit :
— C’est mon honneur, Votre Majesté.
— Tu es mon frère, Orrick. Alors appelle-moi normalement lorsque nous ne sommes pas dans la salle du conseil.
Puis il se tourna vers sa belle-sœur, qui sursauta quand son regard se posa de nouveau sur elle.
— Auriez-vous autre chose à me dire, chère belle-sœur ?
Surprise, elle bafouilla :
— Co… comment savez-vous que… que je voulais dire quelque chose ?
— Difficile de passer à côté : c’est inscrit partout sur votre visage, répondit Skeldan avec une pointe d’humour.
Skeldan se leva, retira sa cape de plumes et la posa sur le lit. Elle tranchait avec la couverture de peaux de loups grises. L’homme qu’il avait été durant plus de vingt ans n’existait plus. Cette vie à Tzayollan, auprès de Xianlian, venait de s’achever. Sa gorge se noua. S’il voulait avancer, il devait désormais se consacrer à Skarnheim.
Il se tourna vers sa belle-sœur, qui hésitait encore.
— Je suis très ouvert, même si je n’en ai pas l’air. N’ayez pas peur de moi, chère belle-sœur.
Elle se racla la gorge et dit très vite :
— Et si Sigtrygg se trouvait à l’Ouest ? Il est le plus important… non, ce n’est pas ce que je voulais dire… non… je ne sais pas comment le dire…
Skeldan s’approcha et posa une main douce sur son épaule, ce qui obligea sa belle-sœur à rejeter la tête en arrière pour le regarder.
— Sigtrygg est un homme. Un homme qui a passé le rite de passage à l’âge adulte…
Orrick et sa belle-sœur le dévisagèrent, sans comprendre. Skeldan esquissa un sourire avant de préciser :
— C’est une initiation pratiquée à Tzayollan. Si les garçons ne parviennent pas à passer cette épreuve, ils sont rejetés par le clan.
Orrick sembla réfléchir en demandant, visiblement confus :
— Est-elle si terrible, cette épreuve ?
— Il est arrivé une ou deux fois qu’aucun enfant ne revienne vivant. Tout le monde ne peut pas la traverser… et Sigtrygg a hérité du symbole du nénuphar. Alors j’ai confiance.
— Qu’est-ce qu’un nénuphar ? demanda Kjari, qui ne connaissait pas le mot.
Petit silence.
Skeldan baissa les yeux pour cacher son trouble.
— Xianlian disait que le nénuphar ne naissait pas dans la lumière. Il la gagnait. Il traversait la vase, l’eau noire, tout ce qui aurait dû l’étouffer, et il remontait quand même. Comme elle me l’a expliqué ce soir-là, Sigtrygg est capable de voyager entre les mondes, tout comme cette fleur est capable de sortir de la boue pour atteindre la lumière… alors je ne m’en fais pas pour Sigtrygg.
— Mais c’est un enfant, fit Kjari, qui imaginait mal son fils passer une épreuve pouvant lui coûter la vie.
Skeldan se redressa de toute sa taille ; son visage sembla taillé dans la roche. Kjari recula d’un pas.
— Un enfant ? Sur nos terres, les garçons sont adultes à quatorze ans ! Sigtrygg en a dix-sept… et j’ai confiance en lui. S’il n’est pas capable de survivre, comment pourrait-il devenir empereur ?
Kjari jeta un coup d’œil vers Orrick. Son sang se glaça en constatant qu’il était d’accord avec son frère. Avait-il perdu la tête ? Il croisa son regard et déclara :
— Tu as vu de toi-même ce qu’il arrive si nous ne sommes pas capables de défendre notre vie.
— Mais… je ne dis pas que… enfin, c’est extrême.
Skeldan la dépassa et se dirigea vers la sortie.
— Fais venir le général comme je te l’ai demandé, Orrick… et, Kjari, je comprends vos inquiétudes, mais faites confiance à Sigtrygg. Après tout, il est mon fils, et l’héritier du don.
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