
EMPIRE DU NORD
La pièce silencieuse n’était troublée que par la respiration hachée de Skeldan. Allongé dans un immense lit à baldaquin, il détonnait : plumes rouges, perles colorées, bijoux d’or sertis de pierres précieuses… tout jurait avec la couverture de fourrure, faite de peaux de loups gris.
Assis juste à côté, son frère cadet, Orrick, veillait, la mine sombre. Le menton calé dans la main, il ne quittait pas le visage de son frère des yeux. Il n’arrivait pas à chasser l’angoisse qui le tenaillait depuis l’évanouissement.
La panique qu’il avait lue dans son regard, le désespoir même… quelque chose s’était produit, mais quoi ? Skeldan avait prononcé un nom : des sonorités exotiques, au genre incertain, mais il ne s’effondrerait pas pour un simple « rien ».
Et ce « rien » devait être proche de lui. Très proche.
Un coup discret à la porte attira son attention. Il se tourna et aperçut le visage de sa femme dans l’entrebâillement.
Il lui fit signe d’avancer. Elle entra et referma discrètement derrière elle. Serrant contre elle un épais volume, elle le rejoignit. Orrick leva un sourcil.
— Qu’est-ce que ce livre ?
Kjari prit place à côté de lui et jeta d’abord un coup d’œil à Skeldan, avant de reporter son attention sur son mari.
— Tu sais que j’ai une passion pour tout ce qui touche à l’histoire… et à Yrraleth, n’est-ce pas ?
Orrick l’observa, se demandant pourquoi elle lui parlait de cela. C’était tellement hors… sujet. Kjari, voyant l’incompréhension sur le visage de son mari, décida de lui expliquer le fond de sa pensée.
— J’ai vu… la panique sur le visage de ton frère.
— Je pense que ça n’a échappé à personne.
Elle toussa et posa le livre sur ses genoux, les mains posées dessus comme s’il s’agissait d’un trésor.
— Tu sais… quand nous nous sommes mariés, tu m’as parlé de ton frère, enfin, de Skeldan. Et j’ai aussi interrogé Vargo, quelque temps plus tard.
— Pourquoi tu me parles de ça ?
L’incompréhension se lisait sur les traits d’Orrick. Kjari déglutit : ce qu’elle allait expliquer n’était pas aussi simple, et elle voulait qu’Orrick la comprenne.
— Le nom qu’il a prononcé,c’est celui de sa femme.
— Je m’en doutais, même si je ne me souvenais plus de son nom…
— Vargo m’avait dit qu’elle était l’héritière de l’empire de Lianhua, coupa Kjari vivement, sans trop hausser le ton.
Orrick plissa les yeux, toujours perplexe.
— J’ai relu le livre des prophéties et des légendes autour d’Elyndar. Quelque chose me tracassait tout à l’heure, et j’ai eu besoin de vérifier.
Kjari s’interrompit et jeta un œil vers Skeldan, comme si elle craignait qu’il ne se réveille. Orrick la pressa.
— Je me demandais pourquoi tu étais partie si vite… Alors, tu as découvert quelque chose, je suppose ?
Sa femme hocha la tête. Ses doigts pianotèrent nerveusement sur la couverture ancienne de cuir épais.
— Ça m’avait marquée à l’époque, mais comme tout cela remonte à plus d’une décennie, je ne m’en rappelais plus vraiment. Enfin… je n’étais plus sûre.
Kjari serra le livre entre ses mains, s’avança sur son siège et se pencha en avant. Par mimétisme, Orrick se rapprocha.
— Tu sais que les prophéties, comme les légendes, peuvent se contredire ?
Non, Orrick n’en avait aucune idée… Il ne s’y intéressait pas autant que sa femme. Pour lui, elles n’avaient guère d’utilité, sauf lorsqu’il fallait faire respecter le droit canonique lors de certaines joutes verbales avec quelques chefs de clans. Il hocha tout de même la tête, pour qu’elle aille droit au but.
— Tous les descendants d’Elyndar ont son sang en eux… toi, tes frères… Mais seul l’aîné de la branche possède le pouvoir, le « don », normalement. Certains cadets peuvent hériter d’une part infime de ce don, comme ce fut le cas pour Vargo. Si tes frères venaient à mourir, ainsi que toute leur lignée, tu en hériterais, n’est-ce pas ?
Orrick hocha la tête.
— Oui… le pouvoir me reviendrait. Mais pourquoi me parles-tu du don ?
Kjari chuchota :
— On parle souvent de la transmission du don, de sang à sang, Orrick, mais il y a aussi l’alliance entre deux descendants.
Kjari se tut un instant, tandis qu’Orrick plissait les yeux, visiblement pas sûr d’avoir tiré la bonne conclusion.
— À l’époque, j’ai vérifié dans ce livre, dit-elle en tournant les pages rapidement, s’il y avait réellement des interdictions. Mais ce n’est pas ce que j’ai trouvé, Orrick. En réalité, ça n’a rien à voir avec les superstitions qui courent dans l’empire. Lorsque deux héritiers se marient, ils forment une alliance de sang.
Orrick haussa les sourcils. Que voulait-elle dire ? Les doigts de Kjari s’arrêtèrent sur une double page où des illustrations montraient Elyndar flottant au-dessus de ses quatre fils. Des flèches couvertes de sang les reliaient. Plus bas, d’autres images représentaient un couple s’unissant sous la bénédiction d’Elyndar, qui tenait un objet étrange, comme… une fleur ? Orrick n’en était pas sûr. Une lumière inondait les époux, tandis que des cloches semblaient sonner pour les féliciter.
— Ils sont connectés l’un à l’autre physiquement, émotionnellement et spirituellement. Leur lien devient indéfectible. Ce que l’un ressent, l’autre le ressent… tu vois ?
Orrick acquiesça, stupéfait. Il déglutit en imaginant les conséquences, mais sa femme enchaîna, sans lui laisser le temps de toutes les envisager. Il glissa un doigt sur les explications qu’il déchiffrait, mais… pourquoi les textes anciens avaient besoin d’être aussi obscurs ?
— Que crois-tu qu’il arrive si l’un des deux meurt ?
— Pardon ? Pourquoi…
— Tu as vu l’obsession de ton frère à retrouver son fils et sa femme… Tu imagines ?
Orrick cligna des paupières et fixa sa femme, un peu pâle.
— Pourquoi serait-elle morte ? Tu vas vite en besogne, Kjari.
Toutes ses explications le bouleversaient. Kjari jeta un coup d’œil vers le lit où reposait Skeldan, s’attardant un bref instant sur ses traits tirés.
— Tu crois que ton frère s’évanouirait pour de simples blessures ?
Orrick reporta son attention sur son aîné et dut admettre qu’elle avait raison. Son angoisse monta : Skeldan voudrait partir pour la rejoindre, abandonner encore son rôle d’empereur. L’idée le fit vaciller. Il porta la main à sa bouche, comme pour étouffer un cri intérieur.
— Son fils…
Il se tourna vers Kjari, qui le coupa.
— Son fils a dû hériter du don de sa mère…
Elle déglutit douloureusement, et ses doigts froissèrent le papier du livre qu’elle tenait toujours. Elle serait certainement vue comme quelqu’un de sans cœur, mais il y avait urgence. Orrick ne s’était peut-être pas encore rendu compte de toutes les conséquences.
De son côté, Orrick se demandait ce que le fils de Skeldan venait faire là-dedans. Il n’arrivait plus à suivre… mais il pouvait compter sur sa femme pour expliciter sa pensée.
— Il faut que nous le récupérions. Et vite !
Le choc le submergea. Il se crispa et lui jeta un regard noir.
— Hein ? fit son mari, ahuri. Mais qu’est-ce que tu racontes ? Nous ne savons même pas où il se trouve, d’abord ! Si Skeldan t’entendait parler… Imagine : tu parles de la mort de sa femme, et maintenant, d’aller chercher son fils pour notre bien ? C’est… calculateur ! C’est tellement pas toi, Kjari.
Sa femme ferma le livre, et ses épaules tombèrent. Elle ferma les yeux un bref instant, avant d’expliquer la situation de manière crue pour qu’Orrick voie toute l’étendue du problème, comme elle le voyait.
— Lianhua voudra le récupérer ! Mais c’est aussi un descendant de Skeldan… Imagine si nous n’avions plus d’héritier. Nous devons le retrouver avant eux et le mettre sur le trône avant eux !
— Mais… attends, attends, Kjari… dit Orrick en se frottant les tempes. Tu vas trop vite, là.
— C’est évident, Orrick ! s’enflamma Kjari.
Le gémissement de Skeldan lui rappela qu’elle devait rester discrète. Elle porta une main à sa bouche, se rassit au bord du siège, puis se pencha de nouveau vers son mari et murmura, en le regardant droit dans les yeux :
— Je vais faire simple : Skeldan et Xianlian sont mariés. Ils ont eu une union sacrée qui les relie. Ils ont eu des enfants… tu me suis ?
— Tu me prends pour qui ? grogna Orrick.
— Tu es d’accord que l’aîné de Skeldan héritera des deux trônes : Lianhua et Skarnheim, n’est-ce pas ?
— Oui, oui…
— Si notre belle-sœur est morte… comme je le soupçonne, Skeldan voudra chercher son corps. Mais le plus urgent, c’est son fils. Nous en avons besoin, et avant Lianhua. Et nous devons le mettre avant tout en sécurité — non seulement lui, mais aussi sa sœur et son frère. Ils n’ont plus rien à faire à Tzayollan : plus rien ne les retient là-bas. Ils doivent retrouver leur père et leur famille. Leur place se trouvait désormais à Skarnheim.
Elle conclut d’une voix fébrile. Ses mains, comme sa voix, tremblaient. Elle baissa la tête quelques instants. Orrick recouvrit ses mains des siennes.
— Je… je ne veux plus que nous ayons à porter ce fardeau… surtout toi.
Elle releva la tête brusquement, et l’une de ses mains glissa sur sa joue avec tendresse.
— Je suis tellement désolée pour Xianlian, pour Skeldan… pour leurs enfants… et je te demande d’être égoïste en te faisant jouer le rôle du méchant.
Skeldan ouvrit les yeux. Il les avait écoutés depuis le début. Il ne les avait pas ouverts quand son frère se tenait seul à côté de lui… Il aurait dû l’affronter, mais sa peine l’empêchait d’être rationnel. Et il ne se sentait pas la force de parler. Il avait pensé fuir sans être vu… comme un voleur.
Mais Kjari était entrée… et, contrairement à Orrick, il connaissait très bien ce livre qu’elle tenait entre ses mains. Il l’avait longuement lu avant de partir avec Xianlian vers Tzayollan… vers le Sud. Ils avaient choisi le Sud pour épargner à leurs enfants le poids d’une succession. Loin de Skarnheim et de Lianhua, ils auraient pu grandir sans pression, choisir leurs vies… Mais cette malédiction de l’aîné… Il eut envie de rire. Quel imbécile.
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