
Continent de l’Ouest
Combien de temps s’était-il écoulé depuis qu’il était ici ?
La confusion régnait dans l’esprit de Sigtrygg. Son poignet frappa sa tête, tandis qu’il basculait d’avant en arrière.
Assis, recroquevillé sur son matelas, Sigtrygg fixait le carrelage blanc… si blanc qu’il lui brûlait la rétine. Il avait perdu le sens du temps. Ici, pas de fenêtre, pas d’indices pour se situer… rien qu’une cellule blanche, criarde, et cette insupportable lumière blafarde et froide, qui ne laissait aucune chance à une ombre de s’installer.
D’un geste de la main, Sigtrygg chassa une mouche imaginaire. Ce silence trop épais, lui faisait bourdonner les oreilles. Il développait des tics… son corps se contracta, comme s’il encaissait une douleur imaginaire. Le bourdonnement… comme celle de la rosace… là où il s’était retrouvé entre les mains d’Orancio d’Aerovalde… Il trembla.
Il ferma les yeux pour chasser ce souvenir humiliant. Encore une fois, ils le réduisaient à l’impuissance.
Il dormait sous son lit, à même le sol, pour tenter de trouver le sommeil. Depuis combien de temps était-il ici ? se répéta-t-il. Il observa le mur capitoné en face de lui et eut l’impression dérangeante que les bourrelets épais pulsaient… Il secoua la tête. Parfois, il avait la drôle d’impression que les reliefs disparaissaient ou avançaient vers lui. Il déglutit difficilement. Devenait-il fou ?
Lucierio comptait-il le laisser pourrir indéfiniment dans cet endroit ? Tu parles d’un mariage…
Un sourire narquois effleura ses lèvres craquelées. Il recevait peu de nourriture, et peu d’eau. Il avait l’impression de se dessécher. Les murs capitonnés l’empêchaient de se blesser… bon, il pouvait toujours se rabattre sur le sol, s’il voulait. Mais pourquoi s’en donnerait-il la peine ?
Son odeur corporelle l’incommoda. Des jours ? Qu’il ne s’était pas lavé… depuis le jour où il avait glissé dans l’eau de sa piscine. Il s’imagina dans une eau douce, rafraîchissante… Les yeux mi-clos, il porta son attention sur la porte désespérément close.
Il ne savait rien… Que faisaient ses parents ? Sa sœur, son frère ? Il espéra que tous se portaient bien. Il plissa les yeux. Sigtrygg se rappela leurs visages, et soudain celui de son père, souriant, se mua en une expression de colère, voire de rage… Il en était certain : son père chercherait à le retrouver. Sa mère resterait, bien sûr, avec son frère et sa sœur…
Tout à coup, il s’aperçut que, pour la première fois, il pouvait réellement songer à sa famille. La peur, les drogues et cette situation ubuesque l’avaient empêché de prendre la mesure de tout ce qu’impliquait sa disparition.
Un sourire mauvais se dessina sur son visage. Il lui plut d’imaginer Skeldan face à Lucierio… tant mieux, il serait bientôt veuf ! Il pleurerait sa disparition… oui, il pleurerait de joie ! Il trinquerait jusqu’à s’énivrer.
Un petit rire le secoua. Ce salopard, pris dans la glace et fendu en deux par son père… puis son expression changea. Et si Lucierio utilisait son pouvoir d’illusion ? Non. Son père serait plus rapide, c’était certain.
Un cliquetis se fit entendre.
Surpris, Sigtrygg leva les yeux pour voir qui franchissait le seuil. Et là, un homme inconnu se présenta à lui. Grand, athlétique. Quel âge ? Passé la trentaine. Très beau… ses cheveux ondulés encadraient un visage aux traits fins. Une petite barbe, soigneusement taillée en collier au bas de son visage, lui donnait un air aristocratique.
— Votre Altesse impériale, dit-il en s’inclinant avec grâce, je suis venu vous apporter des vêtements propres, ainsi qu’une bassine d’eau chaude pour que vous puissiez vous laver.
Tandis qu’il disait cela, des domestiques entrèrent. Sigtrygg vit, derrière eux, des gardes solidement armés.
Une odeur alléchante vint lui caresser les narines.
— Je vous ai fait préparer un solide déjeuner.
Sigtrygg ne bougeait pas, tandis que les domestiques s’affairaient. Ses orteils se recroquevillèrent sur le rebord du lit, et ses bras se resserrèrent autour de ses genoux. Il fronça les sourcils.
— N’ayez rien à craindre, Votre Altesse, r…
— Que me vaut cette soudaine sollicitude ? le coupa-t-il froidement.
L’homme se redressa et posa une main sur son cœur. D’ailleurs, Sigtrygg remarqua qu’il portait un uniforme blanc… encore ce foutu blanc ! Il allait finir par détester cette couleur.
— Sa Majesté va venir vous rendre visite dans deux petites heures.
Un petit rire s’échappa des lèvres de Sigtrygg. On se moquait de lui ? C’était ça ? En entendant son gloussement nerveux, son interlocuteur haussa les sourcils.
— Je n’ai pas spécialement envie de le voir, répondit Sigtrygg à sa question silencieuse. Et qui êtes-vous ? Vous ne vous êtes pas présenté.
L’homme inclina aussitôt le buste.
— Je me nomme Valrion Noctenera. Je suis le général de la première division de l’Ordre creux.
Sigtrygg cligna des yeux.
— Un général qui joue aux domestiques ?
L’homme ne sembla pas s’offusquer de sa remarque.
— Sa Majesté refuse de vous confier à un subalterne et il ne fait confiance qu’à peu de monde.
Sigtrygg dévisagea l’homme avec plus de curiosité et s’avança d’un pas. Il n’avait pas l’air d’un sadique comme les autres. Poli, courtois, prévenant… que faisait-il auprès de ce type ?
— Mangez tant que les plats sont chauds, et apprêtez-vous.
Sigtrygg allait répondre, mais son estomac gargouilla. L’odeur alléchante des plats embaumait la pièce.
— Je vous laisse, et je me tiens posté devant la porte, Votre Altesse impériale.
Seul à nouveau, Sigtrygg se précipita sur le chariot et découvrit de nombreux plats raffinés. Il mangea jusqu’à s’en exploser le ventre. Il se fichait totalement du goût : il voulait manger ! Mais il trouva Lucierio complètement stupide. Il but également. L’eau coulait à chaque commissure ; cela ne le préoccupa pas. Dans sa précipitation, il s’essuya les lèvres d’un revers de main.
La nourriture et les boissons lui redonnaient des forces. La vie circulait à nouveau en lui… Son esprit, alimenté par cette soudaine vitalité, repassait ses dernières semaines en boucle.
La colère frémissait dans chaque fibre de son être. Qu’avait-il fait pour mériter ça ? Il repoussa le chariot violemment. Le souvenir de Lucierio penché sur lui tandis qu’ils échangeaient le baiser du mariage l’écœura. Tout son corps en tremblait. Que devait-il faire pour sortir d’ici ?
Cette idée le frappa… oui, il devait s’échapper ! Son regard balaya la pièce… blanche sans relief : rien, ici, ne pourrait l’y aider. Trop propre, trop grande, trop lisse… Réfléchir, il devait réfléchir… mais son esprit s’était engourdi dans cette cellule lactescente. Minute…
Lucierio ne le laisserait pas enfermé indéfiniment. Après tout, il était son « épouse ». Le mot le fit frissonner de dégoût. S’il se montrait futé, il pourrait trouver le moyen de quitter cet endroit. Il ne connaissait que sa chambre et le laboratoire, avec deux ou trois couloirs qu’il avait traversés. Et puis après ? Il ne connaissait rien du continent sur lequel il se trouvait. L’Ouest… jamais entendu parler. Le Nord et l’Est, à la rigueur… Le découragement le frappa.
Il se laissa choir sur les genoux. Une envie irrépressible de sortir le gagna. Il devait rejoindre sa famille, et vite ! Il n’avait que faire de vœux de mariage dont il ne voulait pas. Ses yeux tombèrent sur la grande bassine d’eau et les vêtements pliés non loin… Son odeur corporelle le dérangea de manière incongrue. S’il voulait gagner quelques faveurs, songea-t-il, ce n’était pas dans cet état qu’il y parviendrait.
Il se déshabilla et se lava minutieusement. Propre… il devait l’être pour le voir ? Il enfila les vêtements… blancs… mais rehaussés de fils d’or. Rien de fantaisiste ; le tissu, en revanche, était de qualité supérieure. Cherchaient-ils à l’effacer dans toute cette blancheur ? Sa mâchoire se serra… cela le répugnait, mais il n’avait pas le choix, s’il voulait sortir de sa torpeur.
Il s’assit sur sa couche et son cerveau tenta de structurer des plans. Un seul ne suffirait pas. Il fallait parer à toute éventualité.
Sigtrygg, absorbé par sa réflexion, ne remarqua pas les poussières d’or qui voltigeaient dans l’air. Peu nombreuses au départ, elles formèrent bientôt des tourbillons que le jeune homme ne pouvait plus ignorer. Surpris, il les observa avec curiosité. Bizarrement, elles lui rappelèrent la lumière dorée qu’il avait aperçue lors du scellement de son union avec Lucierio.
Quand elles s’amassèrent en un seul bloc, Sigtrygg se recula sur sa couchette, et avant même qu’il ne puisse protester, il en fut enveloppé… comme par un manteau doux, chaud et bienfaisant ; comme si l’on lavait ses peines, sa frustration, effaçait son isolement… comme s’il était entouré des bras de sa mère.
Les larmes lui montèrent aux yeux. Il leva la tête vers le plafond et abandonna peu à peu son attitude défensive. Le visage de Xianlian flotta devant ses yeux. Sa mère semblait lui sourire, comme pour le soutenir.
— Maman ?
Sa voix n’était qu’un chuchotement et, tout à coup, les particules pénétrèrent son corps, s’infiltrant en lui dans les moindres recoins, jusqu’à son âme. Et soudain, il vit ! Un cri s’échappa de ses lèvres. Il vit TOUT ! Ses parents, Itzcoàlt, les racines, les portes, son père, et l’Est… ses grands-parents, son oncle et sa tante… et le traitement qu’avait subi sa mère et… et… son cœur s’arrêta.
Ses mains se posèrent sur sa poitrine, affolée par une respiration devenue erratique. La lame… ce fut comme si elle le traversait, lui aussi. Il vit sa mère rendre son dernier souffle… seule. Un hurlement emplit la pièce. Déchirant.
Les larmes brouillèrent sa vue… le chagrin le déchira. Il ferma les yeux. C’était le pouvoir de sa mère qu’il venait de récupérer, ni plus ni moins. Et plus que tout autre, cela confirmait les images qui s’étaient succédé dans sa tête : sa mère était bel et bien morte. Il s’effondra sur lui-même, incapable de retenir sa peine, en oubliant jusqu’à sa propre situation.
Xianlian avait été en prison, torturée, calomniée par sa propre famille. Il se rappela les réponses évasives de sa mère sur Lianhua. « Il est préférable que tu l’ignores. » Sigtrygg avait trouvé cela étrange. D’après son père, il valait mieux ne pas chercher à comprendre cette partie de son arbre généalogique.
Soufflé par le chagrin, Sigtrygg perdit la notion du temps. Il ne s’aperçut même pas du cliquetis métallique de la clé dans la serrure, ni même de la présence de Lucierio dans la pièce. Il restait là, prostré. Le chagrin exsudait de tous les pores de sa peau… le visage enfoui dans ses mains, les épaules tressaillant sous une peine trop lourde à porter.
— … trygg…
Sigtrygg sursauta. Cette main sur son épaule était réelle, cette voix aussi. Il leva les yeux sur Lucierio, qui paraissait enfin inquiet et interrogateur. Sigtrygg le repoussa par réflexe. Il ne voulait pas le voir, pas maintenant. Lucierio, qui s’était accroupi, faillit perdre l’équilibre. Il fronça les sourcils.
Il demanda à Valrion, juste derrière lui :
— Que s’est-il passé ici ?
Les deux hommes parlaient, mais Sigtrygg ne comprenait pas leurs paroles. Il s’en fichait. Il les observa tour à tour. Plus aucun des deux ne fit attention à lui. Et son regard se porta sur la porte derrière Valrion.
Grande ouverte.
Il eut un blanc. Il cligna des yeux, comme s’il reprenait conscience. En même temps, une fulgurance le traversa : la voie était libre…
Un froid sec lui remonta la nuque — pas celui de la pièce. Un froid qui venait de lui.
Son esprit se vida, laissant place à une part de lui opportuniste et sombre. Quelque chose en lui prenait la main.
Un sourire mauvais fendit son visage une fraction de seconde. Lucierio se tourna brusquement vers lui, comme s’il venait de percevoir un danger.
Avant qu’il ne puisse bouger, lui et Valrion furent cloués au sol par de la glace qui surgit comme un raz-de-marée. Itzli bondit vers la sortie sans un regard en arrière. Incontrôlable, elle déborda dans le couloir, où les quelques gardes présents se retrouvèrent à leur tour cloués au sol.
Itzli courut comme un dératé, sans se retourner.
Les portes furent fracassées par des blocs gelés plus ou moins grands ; quelques gardes furent embrochés au passage. Des cris, des grognements de douleur, des interpellations, des craquements sinistres, et une boule de givre se déplaçant de manière erratique semaient le chaos dans le palais du ciel.
Une foule commença à se former et, froidement, Itzli chercha les ombres. Il utiliserait son tout nouveau pouvoir… et, au détour d’un couloir, il entra dans une ombre. La bousculade continuait autour de lui, mais il venait de disparaître aux yeux de tous. Il reprit son souffle. Sigtrygg, à l’intérieur, effondré par le décès prématuré de sa mère, était incapable de prendre les commandes. Itzli les sortirait de là.
Contrairement aux pouvoirs de Skeldan, qui dormaient en lui depuis des années, ceux de Xianlian n’avaient jamais été accessibles. Était-ce parce que le père de Xianlian vivait toujours ? La colère monta en lui. Mais il la maîtrisa. Elle serait le moteur de son évasion. Il n’était pas Sigtrygg. Il maîtrisait ses émotions.
C’est en tâtonnant qu’il comprit comment se déplacer d’ombre en ombre, sans se faire remarquer. À la fin, ce fut presque un jeu d’enfant de se retrouver dehors. Itzli plissa les yeux. Le soleil était haut dans le ciel, et il y avait peu d’ombres pour se camoufler. Il trouva un buisson luxuriant tout proche et s’y dissimula.
Il grimaça : les branches étaient serrées, et certaines s’enfonçaient dans ses cuisses ou ses côtes. Malgré tout, Itzli réussit à se faire une place, avec un poste d’observation imprenable.
L’agitation commençait à gagner l’extérieur. Des gardes couraient dans tous les sens, comme si quelqu’un avait donné un coup de pied dans une fourmilière.
Il attendrait la nuit. Sa présence serait totalement effacée, même s’il y aurait certainement plus de gardes. Il ne devait pas dormir, au risque de faire réapparaître Sigtrygg. D’ailleurs, comment allait-il négocier avec lui son retour aux commandes ? Sigtrygg niait sa présence, à son plus grand désarroi.
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