
Assis près de la fontaine de sa cour, Sigtrygg déjeunait seul. Il avait renvoyé ses deux gardes du corps. Ceux-ci avaient protesté, mais Sigtrygg leur avait demandé ce qu’il risquait à rester seul dans sa chambre. De plus, ils devaient eux aussi se restaurer…
À peine avait-il franchi le seuil de sa cour qu’un domestique s’était présenté pour répondre à son premier besoin, celui qui lui venait à l’esprit : manger ! L’heure du petit déjeuner était passée depuis longtemps, et son estomac protestait.
Il s’était installé à table et n’avait pas eu longtemps à attendre avant que ses domestiques ne le servent avec empressement. Sigtrygg devait bien avouer que c’était plutôt agréable… Il repoussa la nostalgie qui l’envahissait à l’évocation de sa famille… de sa mère…
Il lâcha son couteau et tendit la main devant lui… Une légère fumée violette et noire s’enroula autour de sa paume. Elle était si ténue qu’il fallait se concentrer pour la voir, mais lui y était attentif. Sa main trembla.
Ce n’était pas son imagination… Il avait bel et bien vu sa mère. Elle était morte ! Il reprit sa respiration, mais ses épaules restèrent raides.
Il ne possédait pas encore le pouvoir complet. Sa mère lui avait dit, quelques années plus tôt, qu’il n’hériterait pleinement du don qu’à la mort de son père. C’était étrange… Pourquoi ne percevait-il pas les prémices du don de son père ? Skeldan était le porteur du don complet ; Sigtrygg aurait dû en ressentir les premiers signes depuis longtemps.
Jusqu’à aujourd’hui, curieusement, il ne s’était jamais posé de questions à ce sujet.
Son regard se posa sur ses mains. Il plia et déplia les doigts…
Sigtrygg les observa comme s’ils lui étaient étrangers.
Fallait-il que la conscience du porteur originel lui transmette le don volontairement pour qu’il puisse l’obtenir ? Ce pouvoir lui serait bien utile. S’il le possédait… Ses poings se refermèrent brusquement. Il le tuerait !
Une colère sourde monta en lui. Le souvenir des yeux noisette de son mari le troubla. Il chassa l’image de Lucierio et fit un geste de la main, comme s’il pouvait ainsi effacer sa présence pesante.
Son attention revint à son assiette, qu’il avait à peine touchée. Il mangea. S’il voulait sortir d’ici, il devait être en forme !
Autour de lui, le gazouillis des oiseaux, le vent dans les feuillages et le clapotis de l’eau toute proche — qui apportait aussi un peu de fraîcheur — l’apaisèrent. Il posa ses couverts et s’essuya la bouche. Puis il se leva et rejoignit la balustrade, d’où l’on voyait le fleuve. Le courant n’était pas rapide. De-ci, de-là, des rochers affleuraient… Sigtrygg observa l’amont et l’aval et conclut que le sud était la meilleure direction pour partir.
Oui, mais comment rejoindre Tzayollan ? Retrouver ses racines… Ses parents lui avaient dit qu’il existait un passage. Oui, mais où ? Pour la première fois, Sigtrygg hésita. Il n’avait pas de carte. Il connaissait les récits de ses parents, mais n’avait aucune certitude de trouver le bon endroit. Et s’il se perdait parmi les portes ?
Finalement, quitter ce palais ne serait qu’un hors-d’œuvre comparé à tout ce qu’il lui restait à accomplir. Était-il en train de se décourager ? Non, il ne devait pas céder à la tentation de la facilité. Il devait garder ses objectifs en tête. Malgré tout ce qui s’était passé entre Lucierio et lui… sa famille l’attendait à Tzayollan.
Pff ! Les bibliothèques ne sont pas des ornements.
Sigtrygg sursauta. Le cœur battant, il jeta un regard inquiet autour de lui. À qui appartenait cette voix ?
Personne.
Son cœur battait à tout rompre.
— Y a quelqu’un ?
Avait-il rêvé ou bien cette voix provenait de sa propre tête ? Non… il n’était pas fou !
Sigtrygg parcourut le jardin, mais hormis le bruit du fleuve, le gazouillis des oiseaux et le chant d’insectes qu’il ne connaissait pas, personne ne lui répondit. Il se gratta le sommet de crâne avec nervosité. Avait-il des hallucinations sonore ?
Il retourna à la balustrade et se pencha pour regarder en contrebas. Il y avait quelque chose… une cavité creusée ? Il n’en était pas sûr. Ses doigts s’agrippèrent à la rampe. Il voulait mieux voir. Son corps bascula lentement. Une de ses mains glissa, mais une force l’attira en arrière. Il n’eut pas le temps d’avoir peur : son dos heurta un torse ferme. Deux bras l’enlacèrent avec force.
— Essayais-tu de te suicider ?
Le cœur de Sigtrygg battait à tout rompre. Il tenta de se dégager de l’étreinte de Lucierio, mais n’y parvint pas.
— Lâchez-moi !
— Pour que tu te jettes dans le vide ?
— Je n’allais pas me jeter dans le vide ! Vous avez trop d’imagination.
— N’étais-tu pas désespéré et en colère ?
Sigtrygg cessa de bouger et fronça les sourcils. Désespéré et en colère ? Oui, il l’était, tout comme il ressentait une profonde injustice… mais pourquoi se suiciderait-il ? Il cherchait à partir, oui, mais pas de cette manière.
— Quelle idée ridicule.
Il avait marmonné ces mots.
— Si. Tu es en colère parce que tu as rencontré la marquise Florezar.
Sigtrygg, qui avait recommencé à se débattre, s’immobilisa et tourna la tête vers Lucierio. Qu’est-ce qu’il racontait ?
Leurs regards se croisèrent. Lucierio dut lire la surprise dans les yeux de Sigtrygg, car il s’expliqua :
— Après tout, elle est la mère de notre enfant.
Par tous les dieux ! songea Sigtrygg. Il avait complètement oublié ce détail. En colère ? Paniqué, oui ! Il n’avait que dix-sept ans et ne comptait pas avoir d’enfants avant… avant très longtemps !
L’humiliation d’avoir été attaché dans le laboratoire lui restait encore en travers de la gorge. Les méthodes brutales de Lucierio le frustraient et faisaient bouillonner sa rage, mais tout cela devait servir son objectif : partir.
Lucierio le fit pivoter pour qu’ils se retrouvent face à face. Ses mains lui enserraient la taille. Pourquoi étaient-ils si proches ? Cette proximité le troubla. Cet homme, dangereux pour ses nerfs, le mettait mal à l’aise. Son regard pénétrant semblait fouiller les pensées qu’il tentait de cacher.
— Je… je… lâchez-moi, à la fin !
Sigtrygg posa les mains sur son torse et essaya de se libérer.
— Pourquoi ?
C’était une blague ?
— Comment ça, pourquoi ? Je n’ai pas besoin que vous me serriez ainsi contre vous… Lâchez-moi, à la fin !
— Non, vous êtes en colère contre moi.
— Absolument pas…
Leurs regards se croisèrent. Le doute se lisait dans ceux de Lucierio. Sigtrygg lui décocha un coup de pied dans les tibias, assez fort pour le faire le lâcher et se plier en deux.
— Je le savais…
— Bien sûr que je suis en colère contre vous ! Vous refusez de me lâcher ! Vous me retenez prisonnier ici ! Vous m’avez enlevé, humilié et violé ! J’ai toutes les raisons de vous en vouloir, non ? Quant à cette femme et à cet enfant… je m’en fiche ! C’est votre problème, pas le mien !
Sigtrygg recula jusqu’à la distance qu’il jugeait raisonnable. Lucierio s’était redressé et le fixait avec colère.
— Aurais-tu préféré que je m’en prenne à ta sœur ou à ton frère ?
La respiration de Sigtrygg se coupa. Son esprit se vida. Le sang se figea dans ses veines. Le dégoût se peignit sur son visage.
— Ne touchez pas à ma famille !
Sigtrygg s’approcha et le menaça du doigt.
— Tu t’inquiètes pour eux ? se moqua doucement Lucierio.
— Qui ne s’inquiéterait pas pour sa famille ?
— Moi, répondit Lucierio avec calme. Après tout, j’ai tué mes parents, mes frères et sœurs pour obtenir la place que j’occupe aujourd’hui.
Sigtrygg, qui trouvait Lucierio dérangé, se figea, les yeux écarquillés. L’information resta bloquée dans son esprit, l’empêchant de penser à autre chose. Il cligna des paupières.
— Ne me regarde pas comme ça.
Lucierio le reprit dans ses bras, et Sigtrygg se laissa faire. L’index de Lucierio lui releva le menton.
— C’était nécessaire, reprit-il sur le ton de la conversation. C’était eux ou moi. J’ai fait mon choix.
Le choc sidéra Sigtrygg. Comment pouvait-il dire cela… comme s’il parlait de la météo ?
— Surpris ? reprit Lucierio d’un ton moqueur. Je ne comprends pas pourquoi tu tiens tant à protéger ta fratrie. Ils sont une faiblesse…
Sigtrygg se figea. Lucierio se pencha près de sa nuque ; son souffle la caressait. Même s’il essayait de garder son calme, Sigtrygg se raidit.
— Il faut éliminer ce qui ne sert pas.
— Quand… quand comptez-vous vous en prendre à moi ?
Un rire grave accueillit sa question. Lucierio se redressa et l’observa, le visage détendu.
— Je t’ai choisi. J’ai des moyens de te protéger et de te garder.
Sigtrygg fronça les sourcils.
— Mais… et si j’étais votre plus grande menace ? Et si je voulais vous tuer ?
Lucierio éclata de rire, comme s’il s’agissait d’une plaisanterie. Il prit une des mains de Sigtrygg et la porta à ses lèvres.
— J’attends ce jour avec impatience, chéri. Tu pourras même recommencer autant de fois que tu le souhaites. Ma vie deviendra très divertissante.
Sigtrygg ne se faisait guère d’illusions sur la santé mentale de Lucierio. Il comprit qu’il était bien plus dangereux qu’il ne l’avait estimé jusqu’ici.
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