
Alvaria : continent de l’Ouest
Les rayons du soleil caressèrent le visage de Sigtrygg… Il se sentait si bien, si apaisé. Le matelas, à la fois moelleux et ferme, et les couvertures d’une douceur exquise l’invitaient à s’y enrouler. Son esprit s’apaisa. Il avait l’impression de flotter sur un nuage… un nuage…
Il ouvrit les yeux.
Les couvertures volèrent. Où était-il ? Les colonnes blanches autour de lui lui étaient inconnues, tout comme le lustre suspendu au centre de la pièce. Le lit aurait pu accueillir quatre personnes sans qu’elles se gênent. Ce n’était même pas sa chambre : celle-ci était encore plus luxueuse — comme si cela était seulement possible.
Les tableaux, le miroir au cadre d’or, la coiffeuse, les rangées de produits raffinés… rien de tout cela ne se trouvait chez lui. Il devait être dans la chambre de Lucierio. Qui, à part lui, pouvait vivre ici ? Ce constat lui serra le cœur d’une excitation confuse.
Pourquoi était-il ici ? Que s’était-il passé ?
Le souvenir de son évanouissement, lorsqu’il avait compris que sa mère était morte, lui revint. La nouvelle le foudroya une seconde fois, comme un nouveau coup de poignard. Il resta figé. La moiteur de ses mains lui fit baisser les yeux ; sa vue trouble lui révéla soudain qu’il pleurait.
Les sanglots qu’il retenait éclatèrent. Il ramena ses genoux contre lui et y enfouit son visage. Combien de temps resta-t-il ainsi à pleurer sa mère ? Puis l’inquiétude le saisit. Et si… et si son père… ? Il fronça les sourcils : non, Skeldan était vivant. Le don ne s’était pas déclenché en lui comme pour sa mère.
Mais… que s’était-il passé ? Pourquoi sa mère… ?
Sans qu’il le cherche, des souvenirs qui ne lui appartenaient pas affluèrent en lui. Insoutenables. Des gens inconnus… une culture étrangère… et cette douleur qui le traversait, intolérable, comme si une épée le transperçait de part en part.
La porte s’ouvrit avec fracas !
Mais Sigtrygg, foudroyé, ne l’entendit même pas.
La douleur jouait avec ses nerfs, vicieuse… Elle ne cherchait pas à le tuer, mais à le faire souffrir. Il hurla.
Une main l’empoigna et lui releva la tête.
Sigtrygg croisa les yeux noisette de Lucierio, qui semblait souffrir autant que lui. Son visage crispé ne laissait planer aucun doute. Il haletait, hagard, tout comme Sigtrygg. Malgré sa confusion, celui-ci se demanda ce qui lui arrivait.
— Qu’est-ce que tu fais ?
La question claqua, surprenant Sigtrygg. Lucierio, tendu, lui prit le visage entre ses mains. Elles tremblaient, comme le reste de son corps. Sigtrygg revint à lui et reprit son souffle. Ses paupières papillonnèrent, comme pour chasser un cauchemar de ses rétines.
— Tu l’as fait exprès pour te venger ? demanda encore Lucierio. En te faisant souffrir, tu essaies de m’atteindre ?
Sigtrygg cligna plusieurs fois des paupières. De quoi parlait-il ? Que…
Les larmes se remirent à couler. Mais il ne savait même plus pourquoi.
Lucierio le fixait, décontenancé. Pris au dépourvu, il le relâcha. Sigtrygg eut froid. Il avait besoin d’une présence humaine, peu importait laquelle.
Il avait perdu sa mère, il n’avait plus sa famille… Entouré d’étrangers, Lucierio était la seule personne qu’il connaissait, là, maintenant. Il avait besoin de réconfort, et Lucierio se trouvait tout près.
Sigtrygg se redressa et se jeta sur lui.
Lucierio perdit l’équilibre et s’étala sur le lit, Sigtrygg au-dessus de lui. Il le retint instinctivement, ses bras autour de sa taille. Le visage de Sigtrygg se trouvait à peine à quelques centimètres du sien. Ses yeux bleus si clairs le dévoraient, fiévreux, presque comme une supplication. Pendant quelques secondes, il se perdit dans son regard, avant de reprendre conscience de son environnement.
Du coin de l’œil, Lucierio vit ses gardes prêts à intervenir, mais il leur fit signe de s’arrêter. Ceux-ci s’immobilisèrent, indécis.
— Restez avec moi…
Depuis peu, des sentiments étrangers l’envahissaient, l’étouffaient. La présence si proche de sa femme l’angoissait, l’oppressait. Sigtrygg s’accrochait à lui… En temps normal, Lucierio aurait apprécié le spectacle, mais la confusion inhabituelle dans son esprit l’irrita.
D’un geste ferme, Lucierio repoussa Sigtrygg… et croisa son regard hésitant.
— Poussez-vous. Je ne suis pas venu ici pour me donner en spectacle.
Il le repoussa encore, mais Sigtrygg s’accrocha à son bras, ses doigts se resserrant sur le tissu de sa manche. Lucierio se tourna pour le menacer ; puis, lorsqu’il rencontra son regard… il se figea, décontenancé. Le désespoir qu’il y lut ne le laissait pas indifférent.
Sigtrygg ne savait plus vraiment ce qu’il faisait. Il voulait sentir une présence, quelle qu’elle soit… même celle de son mari, qu’il détestait tant. Et, sans comprendre pourquoi, Lucierio semblait être le seul remède à sa douleur.
Il se redressa, amenant son visage à la hauteur du sien. Les yeux noisette de Lucierio reflétaient la surprise ; ce sentiment faisait écho au sien. Le comprenait-il ? Sigtrygg s’en moquait.
— Restez avec moi. Ne partez pas… pas maintenant. J’ai besoin de vous.
Ses doigts reposaient sur les épaules de Lucierio, et il sentit ses muscles se raidir, puis se détendre peu à peu. Le souffle de Lucierio caressait sa tempe, régulier et paisible. Sa chaleur corporelle, toute proche, l’envahissait peu à peu et lui apportait le réconfort qu’il recherchait.
Sigtrygg ferma les yeux ; le calme s’installa en lui petit à petit. Lucierio ne le repoussait pas, comme s’il comprenait son besoin. Sigtrygg sentit ses grandes mains enlacer sa taille… Pour la première fois depuis des jours, un sentiment de sécurité l’envahit.
Lucierio, de son côté, baissa les yeux sur cette chevelure blanche qui s’étalait sur son épaule. La confiance avec laquelle Sigtrygg s’accrochait à lui lui arracha un bref sourire triomphant… avant de disparaître, remplacé par le besoin urgent de le toucher, par cette sensation de sécurité qu’il ressentait. Il fronça de nouveau les sourcils. Sécurité ? Non… non pas lui : c’était Sigtrygg.
Immédiatement, son cerveau calcula les conséquences et les gains qu’il pourrait tirer en se montrant disponible pour Sigtrygg… Cette idée le dérangea. Avait-il besoin de Sigtrygg en dehors du fait qu’il était une clef ? Non !
Combien de temps restèrent-ils ainsi, immobiles ? Sigtrygg ne s’aperçut pas du temps qui passait. Une secousse brutale le fit retomber sur le matelas. Quand il se redressa, Lucierio se tenait debout au bout du lit, le fixant avec une colère ravalée.
— Cesse immédiatement tes jérémiades.
— Jérémiades ? répéta Sigtrygg en fronçant les sourcils. Quelles jérémiades ?
Il se laissa retomber sur le matelas et lâcha Lucierio. Oui… que faisait-il ? La panique qui engourdissait son esprit se dissipa peu à peu.
Que faisait-il ici ? Comment était-il arrivé là ? Pourquoi se sentait-il ainsi ? Sa mère… Le souvenir revenait, le déstabilisant. Sa gorge se noua, mais il repoussa la tristesse qui menaçait de le submerger encore. Il devait garder les idées claires.
— Qu’est-ce que je fais ici ?
C’était la seule pensée cohérente qui lui traversa l’esprit. Lucierio haussa un sourcil. Sigtrygg se moquait-il de lui ?
— Après ta fuite, je t’ai amené dans mes appartements pour te soigner et te surveiller.
Sigtrygg plissa les yeux. Sa fuite ? À quel moment avait-il fui ? Il se revit dans la cellule blanche… la visite du général… comment s’appelait-il, déjà ? Il ne s’en souvenait plus… puis plus rien. Tout lui semblait vague, lointain.
— Ma fuite ? Je n’ai jamais fui. Je ne m’en souviens pas.
Il releva le visage vers Lucierio, qui fronçait les sourcils.
— Tu as quitté les murs de la ville. Tu t’es enfoncé vers le désert du Vide, et tu ne te souviens pas avoir fui ? Tu étais grelottant et à bout de forces quand je t’ai récupéré.
Sigtrygg parut sincèrement surpris. Cela ne ressemblait pas à de la comédie, comme les fois précédentes. Lucierio n’était sûr de rien, mais… sa femme n’avait-elle pas un trouble de la personnalité ? En même temps, chaque fois que Sigtrygg perdait le contrôle, il lui paraissait fou.
L’idée le dérangea, mais il n’avait pas la force d’analyser ce qu’il ressentait. Il n’arrivait pas à démêler ses émotions de celles de Sigtrygg. Il repoussa tout cela dans un coin de son esprit.
— Je ne m’en souviens pas non plus…
Sigtrygg se massa les tempes. Il perdait le contrôle de sa vie ; il devait se ressaisir. Il était en territoire ennemi. Il devait partir… même si, cette fois, sans même en avoir conscience, il avait échoué. Mais l’échec faisait partie de l’apprentissage, comme son père le lui répétait.
— Comment peux-tu ne pas t’en souvenir ? ricana Lucierio.
Il ne feignait pas l’incrédulité : Sigtrygg avait marché jusqu’au désert du Vide, et ce pendant presque deux jours. Se moquait-il de lui ? Pourtant, en voyant son visage bouleversé… non, Lucierio percevait son honnêteté. Soudain, ce lien le gêna. Il ne pouvait pas prétendre ne pas comprendre sa femme alors que ses émotions s’étalaient devant lui, comme une carte sans zones d’ombre.
— Pensez ce que vous voulez…
Sigtrygg se détourna à demi et passa une main dans ses cheveux ; la fatigue se lisait sur ses traits. Devant ses yeux défilaient des images… jardins, rivière, cailloux, rochers, une terre aride comme il n’en avait jamais vu… et un soleil brûlant… C’étaient ses souvenirs. Pourquoi en était-il si persuadé ?
Il cligna des yeux pour s’arracher à son malaise.
— Votre Majesté, votre médecin personnel est arrivé.
Lucierio faillit pousser un soupir de soulagement. Il désigna Sigtrygg d’un geste.
— Occupez-vous de ma femme !
Ce mot fit sursauter Sigtrygg. La colère le submergea lorsqu’il releva la tête. Son regard croisa celui de Lucierio : une menace silencieuse s’y mêlait, froide et tranchante…
Le médecin s’inclina devant lui.
— Si vous le permettez, Votre Majesté, je vais prendre votre pouls.
Sigtrygg se laissa faire. Le médecin l’ausculta sous le regard perçant de Lucierio. Sigtrygg se sentait agacé… pourquoi ?
— Vous n’êtes pas occupé ailleurs ? demanda-t-il, irrité.
Le médecin, qui observait sa blessure à la cheville, crispa la main sur sa jambe. Sigtrygg s’en moqua.
— Me suggères-tu, chère épouse, que je ne suis pas le bienvenu dans ma propre chambre ?
— Je vais retourner dans la mienne, ne t’inquiète pas. Je ne voudrais surtout pas troubler ton repos.
Le ton était légèrement moqueur.
Lucierio appuya son épaule contre le montant de l’armoire toute proche, avec une nonchalance étudiée.
— Je suis heureux de voir que mon épouse se préoccupe de mon bien-être.
— Comment ne le pourrais-je pas ? Après tout, comment un simple prisonnier pourrait-il importuner un personnage aussi illustre que Sa Majesté ?
— Prisonnier ? Tu es ma femme !
— Mari ! Cessez de raconter n’importe quoi ! À moins d’avoir besoin d’une bonne correction pour y voir plus clair ? Médecin, veuillez ausculter Sa Majesté ! En plus d’être aveugle, il semble qu’il ne soit plus capable de reconnaître ce qu’il tient entre ses bras !
Le médecin suait à grosses gouttes depuis que les époux se confrontaient ; à présent, il respirait à peine.
— À ton jeune âge, serais-tu capable de discerner la différence ?
— Jeune ne veut pas dire idiot ! Même un enfant de deux ans sait faire la différence. Hum… serait-ce plus grave que ce à quoi je m’attendais ?
Le regard de Lucierio se fit vitreux. Le médecin tremblait et souhaita soudain s’évanouir. Sigtrygg sentait pulser une colère… qui n’était pas la sienne. Celle de Lucierio ?
— Sigtrygg, fais attention à ne pas dépasser certaines limites.
— Comme tout enfant, je les teste… soyez indulgent envers votre « époux », Votre Majesté.
Lucierio se redressa, s’avança, puis lui saisit le menton avec autorité, sans lui faire mal.
Le médecin recula, se demandant quel karma il devait purger pour se retrouver dans une telle posture. Sa gorge était si sèche qu’il n’arrivait plus à déglutir.
— Tu es libre d’aller où bon te semble dans le palais. C’est toi seul qui t’imagines être prisonnier.
— Depuis quand ?
La stupeur se lisait sur les traits de Sigtrygg.
— J’ai été attaché, manipulé, forcé à t’épouser et… enfermé dans ma chambre, puis séquestré au sous-sol du palais… J’ai dû fuir pour t’échapper, et maintenant je suis libre comme l’air ?
— La séquestration, ce n’est pas moi… J’étais inconscient par ta faute ! Je suis venu te voir dès mon réveil, et tu en as profité pour t’échapper, ajouta Lucierio d’un ton accusateur. D’ailleurs, comment as-tu pu me filer entre les doigts ? C’est la question que je me pose.
La mauvaise foi ! songea Sigtrygg, en colère.
— Ma faute ? fit Sigtrygg en se désignant du doigt.
Il se redressa. Lucierio ne recula pas. Leurs corps se frôlaient, trop proches au goût de Sigtrygg… mais il ne céderait pas.
— Tu as essayé de me violer, encore une fois !
Sigtrygg avait perdu toute notion de danger, et Lucierio avait beau afficher une mine sombre, qui l’aurait terrifié en d’autres circonstances, cela n’eut aucun effet sur lui. Il se sentait comme possédé par les émotions contradictoires qui circulaient en lui. Il ne parvenait plus à se calmer, comme si l’apaisement qu’il avait connu plus tôt n’était qu’un rêve.
— Pardon ? Tu as perdu le contrôle tout seul.
— Qui me poursuivait autour de la table ?
Leurs nez se touchaient, leurs souffles se mêlaient. Sigtrygg percevait l’odeur d’ambre et d’essences boisées précieuses qui l’enveloppait. Les yeux de Lucierio étaient magnétiques… d’une couleur insaisissable. Sa gorge se serra, mais il referma son esprit sur le trouble qui le grignotait peu à peu.
— Poursuivre ? Moi ?
— Tu nages en plein déni ? se moqua Sigtrygg. La sénilité te guette !
Aucun des deux ne s’aperçut qu’ils étaient passés du langage formel à l’informel, trop concentrés sur la bataille qui se jouait entre eux. Aucun ne savait quel en serait le prix…
Lucierio agrippa soudain les épaules de Sigtrygg. Ses doigts s’enfoncèrent dans sa chair. Le jeune homme ne broncha pas. Il ne capitula pas non plus.
— Tu peux te permettre quelques digressions, mais aux prochaines paroles désobligeantes, je t’allonge sur ce lit, et tes supplications ne me feront pas changer d’avis.
— Le viol, ça te connaît !
À ces mots, Lucierio perdit son sang-froid et embrassa Sigtrygg sauvagement. Il lui bloqua la tête d’une main, tandis que son corps l’écrasait de l’autre. Un goût métallique, aux effluves lourdes et désagréables, se répandit dans la gorge de Sigtrygg. Il tenta de se libérer, mais ses efforts furent, une fois encore, vains. Cet homme avait une force insoupçonnée.
Quand il le relâcha, Sigtrygg tomba en arrière et s’affala sur le matelas. Le mépris se lisait sur le visage de Lucierio, qui s’essuyait lentement les lèvres ensanglantées.
— La prochaine fois, tu ne te plaindras pas quand je te forcerai.
Il quitta la pièce sans un regard en arrière. Sigtrygg cligna des paupières, indécis. Ses lèvres meurtries le lançaient. C’était une punition… au goût amer.
— Tenez, Votre Majesté, mettez ceci sur vos lèvres.
Sigtrygg se tourna vers le médecin, qu’il avait totalement oublié. Il baissa les yeux vers une boîte d’onguent et la prit. Mal à l’aise, il se leva et quitta la chambre. Après tout, il était libre, non ?
Mais, lorsqu’il franchit le seuil, les trois directions devant lui n’étaient qu’une suite de couloirs interminables. Il prit un chemin au hasard, sans remarquer les silhouettes silencieuses qui le suivaient.
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