Kjari regardait les frères tout à leur joie, mais elle aussi avait son mot à dire.

Chapitre 17 : L’heure des comptes

Kjari suivait en silence, les deux empereurs devant elle… mais son regard restait accroché au manteau de plumes rouges du descendant légitime. Longs cheveux blancs libres dans son dos, épaules larges, dos droit, démarche assurée : tout chez Skeldan Tharheim criait « je suis l’empereur ».

À côté de lui, Orrick paraissait soudain plus petit, comme écrasé par cette carrure et ce charisme. Kjari connaissait Vargo — témoin du mariage, seul « frère » d’Orrick à ses yeux — mais elle, elle n’avait jamais rencontré l’aîné. Élevée à Leidheim, au nord de l’empire, elle n’avait entendu parler de Skeldan qu’à travers les récits de la capitale : une légende vivante.

Alors, quand il avait franchi la porte de la salle du trône, elle l’avait reconnu sans qu’on le lui dise. Et la cour, en se figeant, avait confirmé son instinct. Skeldan en chair et en os la faisait trembler — pas d’enthousiasme : de peur.

Même si elle était grande, elle devait lever la tête pour pouvoir le regarder droit dans les yeux… elle étouffa un gémissement. Regarder ? Un rire nerveux la secoua intérieurement. Elle s’avoua. Son mari était dévoué à son empire, et il était un bon empereur… mais jamais de sa vie, avec tous ses efforts il ne pourrait s’imposer comme le faisait Skeldan, par sa seule présence. Toutes ses décisions, il devait les imposer par stratégie, par force parfois…

Alors que Skeldan s’était assis sur le trône, comme s’il n’avait jamais quitté cette place. Tous s’étaient inclinés si bas, que leur front aurait pu toucher le sol. Skeldan s’était montré froid mais magnanime… c’était peut-être ça qui avait perturbé l’assistance ? Personne n’avait pipé mot tandis qu’il assignait de lourdes sanctions financières… sauf pour le duc de Sharnulf qu’il déposa de son titre et de ses terres.

Kjari avait jubilé à cette annonce. Et plus encore, quand Trymval fut mené au cachot. Cet exemple seul suffit à calmer toute envie de rébellion, enfin s’il y en avait encore. Elle entra dans les appartements d’Orrick, suivi par Björn Raskjell. Skeldan l’avait requis — et Björn obéissait avec cette raideur de soldat qui ne discute pas. Il ferma la porte derrière lui.

À peine la porte se ferma, que Skeldan se saisit des épaules de son frère et le prit dans ses bras avec vivacité faisant frémir les étranges plumes de sa cape.

— Orrick ! Orrick ! Je suis content que tu ailles bien.

Kjari vit le visage s’enfouir dans la nuque de son frère qu’il serra très fort contre lui. Ils se donnaient des tapes dans le dos. Ils se repoussèrent pour se regarder avec une sorte d’émerveillement mais surtout beaucoup d’émotion. Kjari sentit ses yeux la picoter. Elle était heureuse pour son mari, car elle le savait dévasté depuis la mort de Vargo. Son aîné lui manquait terriblement et souvent il lui confiait : si Skeldan était là, les choses ne seraient pas pareille… lui saurait comment agir, en fait… il n’y aurait même pas de tentative de coup d’état.

Elle lui avait assuré que non… maintenant, elle comprenait ce qu’il voulait dire. Même Vargo ne dégageait pas cette puissance monstrueuse comme Skeldan l’imposait. Elle jeta un coup d’œil à Björn et ce dernier fixait Skeldan avec une admiration sans borne, comme pour appuyer sa propre réflexion.

— Skeldan… je ne sais pas par quel miracle tu es ici… mais… je suis si heureux.

L’expression de son frère se rembrunit légèrement. Kjari plissa les paupières, attentive aux réactions de son beau-frère.

— Je ne vais pas rester ici, Orrick.

— Quoi ! Mais… mais… tu ne peux pas partir ! Si tu es revenu c’est pour reprendre le trône, non ?

Son frère secoua la tête légèrement. Kjari vit un brusque mouvement au même moment à ses côtés. Björn paraissait au bord du gouffre, tandis qu’il avait levé la main pour protester. Elle sentit toutes les suppliques du monde au bord de ses lèvres, mais elles ne vinrent pas. Kjari se tourna sur les deux frères, mais aucun des deux n’avaient fait attention à lui.

— Je ne suis plus l’empereur légitime. Ce droit revient à mon fils aîné, Sigtrygg.

Kjari retint son souffle. Jamais, jamais de la vie elle n’aurait pu imaginé que cet homme puisse avoir une descendance et qu’Ingvill puisse être évincé du trône, mais elle l’accepta. Fataliste.

La loi divine primait sur tout le reste… seul le fils aîné était légitime pour porter le titre d’empereur, d’autant plus s’il avait le don, comme tous les fils aînés. Les rares exceptions voyaient ces fils mourir avant leurs dix ans, comme si le dieu Elyndar savait qu’ils étaient condamnés par la maladie.

— Tu as des fils, mon frère ?

— J’ai deux fils, et une fille, répondit avec fierté Skeldan. As-tu des enfants ?

Ce rappel fit sursauter Orrick qui se tourna vers sa femme. Il lui adressa un sourire et l’invita d’un signe de la main à le rejoindre. Le cœur battant Kjari se joignit à eux. Skeldan la dévisageait avec curiosité et de… bienveillance. De près, son visage était incroyablement rajeuni et doux.

— Skeldan, je te présente ma femme Kjari… et nous avons un fils, Ingvill… Je te le présenterai plus tard. Je l’ai mis en lieu sûr, avec cette réunion je savais que les choses finiraient par déraper.

Une main de Skeldan avait pris une des siennes avec douceur, et l’avait portée à sa bouche pour lui faire un baisemain. Son expression ne changea pas tandis qu’il lui souriait, mais un léger frisson glacial la traversa un bref instant. Elle sut que c’était lui qui modifiait la température de l’atmosphère… c’était le don. Celui qu’elle aurait tant voulu qu’Orrick hérite pour faire taire tous ces nobles arrogants.

— Rassure-toi, Orrick… plus personne ne touchera un seul de tes cheveux ni même à un des membres de ta famille. Je ferai en sorte qu’ils te respectent, et je te demanderai de guider mon fils lorsqu’il sera assis sur le trône. Tu es sage, il suivra tes conseils.

— Mais… est-ce pour installer ton fils sur le trône que tu es revenu ? Où est-il ? Est-il ici avec toi ?

L’expression de Skeldan s’assombrit.

— Mon fils a été enlevé… je suis venu ici pour mener l’enquête. Savoir si quelqu’un ici aurait pu enlever Sigtrygg…

— Enlevé ? Comment ? Pourquoi ? Tout va trop vite.

— C’est une longue histoire, commença Skeldan.

Son frère fronça les sourcils.

— Nous ne savons rien sur toi ou ta famille… j’aurais d’ailleurs voulu en savoir plus sur vous, crois-moi. Malheureusement, depuis ton départ les choses ne sont plus pareilles. Vargo a dû lutter pour garder le trône, comme je le fais moi-même actuellement. L’empire va mal… Aucun fils aîné n’a quitté le trône à part toi Skeldan.

— J’ai mon fils et ma femme à récupérer…

— Excusez-moi, votre Majesté, coupa tout à coup Kjari avec calme, au-delà de votre famille, vous avez un peuple à gouverner. Vous avez agit par égoïsme vingt-ans plus tôt. Ne recommencez pas les mêmes erreurs.

Le silence tomba. Elle sentit sur elle, le regard aigu des deux hommes. Sa bouche la brûlait… Kjari sentit que si elle continuait à parler — elle ne pourrait plus s’arrêter.

— Je ne m’excuserai pas, déclara Kjari une lueur de défi dans le regard.

Skeldan inclina à peine la tête.

— Je ne le demande pas, chère belle-soeur.

Il eut un bref sourire.

— Mon frère a bien de la chance d’avoir à ses côtés une femme avec votre force de caractère. Vous me faites penser à Xianlian. Ma femme.

Kjari se raidit. Son souffle se coupa, tandis que son cœur se mit à battre plus vite. Elle ne voulait pas de compliments ; elle voulait des réponses.

— J’ai conscience du mal que mes choix passés ont entraîné, reprit Skeldan, plus grave… et de celui que ceux d’aujourd’hui entraîneront. J’ai toujours été égoïste et avec l’âge, je crains de ne pas pouvoir améliorer ce trait de caractère si déplaisant à vos yeux. La femme que j’aime compte plus que tout.

Sa voix n’était pas dure. Elle était calme — et c’était pire. Kjari mesura la portée de ses paroles. Ses poings se crispèrent contre sa jupe.

— Alors vous admettez que l’empire passe après votre bonheur… souffla Kjari, la gorge nouée.

La douleur effleura le visage de Skeldan. Kjari le remarqua, mais elle ne parvenait pas à l’admettre.

— Je ne suis pas un héros. Je suis un homme qui a choisi.

Kjari serra les dents, comme pour retenir tout ce qui tremblait en elle.

— Et si votre fils vous ressemble ? Qui portera le fardeau ?

Elle sentit la main d’Orrick se poser sur son avant-bras pour l’arrêter. Un instant, elle voulut céder — pour lui — puis la colère reprit le dessus.

— Vous ne savez même pas où il est. Où le chercherez-vous, si vous refusez de rester ici ?

Sa voix monta malgré elle, éraillée.

— Je m’en veux… je m’en veux de te blesser, Orrick, parce que tu es heureux. Mais regarde : il les a tous fait taire d’un geste, et toi… toi, tu vas encore devoir tout tenir seul.

Les larmes lui brûlèrent les yeux. Elle haïssait ça.

— J’ai peur, Orrick. J’ai peur de l’avenir.

— Kjari !

Elle se détacha d’un geste sec, recula de deux pas et fit une révérence.

— Je vous prie de m’excuser pour mon impolitesse, votre Majesté. Je retourne auprès de mon fils.

Elle quitta les lieux sans se retourner. En passant, elle croisa une seconde le regard atterré de Björn — et la douleur qu’il y avait dedans — puis elle ferma les yeux. Qu’ils se débrouillent entre frères.

°OoO°

Orrick croisa le regard de Björn et lui fit signe de partir. Celui-ci s’inclina, sans oser lever les yeux vers Skeldan. Orrick se tourna vers son frère aîné ; son visage demeurait impassible. L’échange entre sa femme et son frère l’avait stupéfié… et les affirmations de Skeldan sur son prochain départ l’avaient ébranlé.

— Je voudrais que tu excuses ma femme… elle est très… directe, trop pour son propre bien.

Il ne voulait pas que Skeldan s’en prenne à sa femme. Il s’avança d’un pas, et leva une main dans sa direction comme pour plaider sa cause.

— Ne l’excuse pas, elle n’a rien fait de mal, si ce n’est dire la stricte vérité.

Il lui sourit, d’un sourire chaleureux et en même temps un peu nostalgique.

— Elle s’entendrait bien avec Xianlian. Elle est pareille… je comprends pourquoi tu as pu aussi longtemps.

Orrick soupira de soulagement à l’intérieur. Son statut d’empereur avait disparu le jour où Skeldan avait reposé un cheveu sur Skarnheim.

— Parle-moi de ton fils, demanda doucement Orrick. Tu as dit qu’il a disparu ? Comment cela s’est passé ?

Skeldan sembla hésiter à présent de lui révéler la vérité.

— Kajri a peur pour moi, et notre fils… elle a été abrupte, mais je suis sûr qu’elle va s’inquiéter aussi pour lui lorsqu’elle aura retrouvé son calme. Alors, explique-moi.

Skeldan entreprit de lui raconter les faits. Orrick lui posa des questions et chaque révélation lui fit l’effet d’un coup de poignard. Skeldan avait perdu son statut, mais il avait bien vécu, sans aucune responsabilité sauf celle de sa famille. Une idée mesquine lui traversa l’esprit. Il comprit la douleur de sa femme, finalement, elle avait mis à nu une vérité.

— Skeldan, nous allons t’aider à retrouver ton fils… mais je vais poser mes conditions. Après tout, j’en ai le droit et le devoir.

Il ne voulait aucun mal à son frère aîné, mais il ne voulait plus de ce poids qui ne lui appartenait pas ! Lui aussi voulait profiter d’une vie simple comme son frère, il le méritait ! Sa femme et son fils aussi.

— Ma condition est que tu reprennes le trône de Skarnheim. Je t’interdis de quitter notre sol ! Tu es l’héritier d’Elyndar et tu ne peux plus te soustraire à tes devoirs. Ton fils s’il revient, aura besoin de temps pour s’acclimater ici, de voir et comprendre notre empire. Tu dois le préparer et ce n’est pas à moi à le faire, mais à toi en tant que père, en tant qu’hériter vers un autre héritier !

— Mais… ma femme et mes enfants…

— Skeldan, je t’aime plus que tout ! Mais tu ne peux pas avoir tout ce que tu veux. Tu as fui tes responsabilités à présent, si tu veux retrouver ton fils, il va falloir que toi aussi tu nous donnes enfin de ta présence. Lorsque ton fils montera sur le trône de Skarnheim, tu pourras retourner où tu le souhaites. C’est une offre honnête.

Skeldan resta silencieux.

— Je comprends la douleur de la séparation, mon frère… mais si nous retrouvons ton fils rapidement d’ici un an tout au plus tu seras à nouveau auprès de ta famille. Mieux, si tu veux tu pourras rester ici. Mais… je ne pense pas te demander l’impossible.

— J’ai besoin de réfléchir.

Orrick se détourna tout en fronçant les sourcils.

— Tu peux passer par dessus mon autorité, Skeldan, mais après la correction que tu as mis à toutes les familles, je ne suis pas sûre qu’elles seraient prêtes à te fournir leur aide, si je ne suis pas de ton côté.

Il tourna la tête et vit la stupeur s’inscrire sur le visage de Skeldan. Un pli amer étira la bouche d’Orrick.

— Nous comptons donc si peu pour toi ?



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2 réponses à « Chapitre 17 : L’heure des comptes »

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