
Les couloirs du palais ne se ressemblaient pas, songea Sigtrygg en s’avançant dans le labyrinthe qu’ils formaient. Il croisait des domestiques qui s’inclinaient profondément sur son passage. Lorsqu’il sortit des quartiers de Lucierio, il se retrouva face à un escalier descendant. À sa droite comme à sa gauche s’étiraient de longs corridors. Il hésita, puis choisit de descendre…
Le marbre rutilait ; au-dessus de l’escalier, un immense dôme s’ouvrait sur un ciel lumineux, baignant l’espace d’une clarté généreuse. Sigtrygg posa la main sur les murs peints de rouge. La surface, rugueuse, accrocha sa paume. Des lumières dorées étaient disposées à intervalles réguliers… Il finit par se détacher du mur, s’approcha de la rambarde et chercha à estimer la distance qui le séparait du prochain étage.
Ses yeux s’écarquillèrent. Mais combien d’étages comptait ce bâtiment ?
Son regard balaya les lieux. Rien ne rappelait Tzayollan. Il le savait… mais à ce point. D’ailleurs, aucune trace de blanc ne pointait à l’horizon ; même le sol ne l’était pas tout à fait, strié de veines brun doré. Il poursuivit sa descente et, à l’étage inférieur, croisa quelques nobles et des fonctionnaires reconnaissables à leur uniforme strict — loin d’être militaire.
Tous, en le voyant, se figèrent en le reconnaissant et s’inclinèrent profondément.
— Recevez nos salutations, impératrice.
La mâchoire de Sigtrygg se serra.
Un homme s’avança, inconnu.
— Excusez mon impertinence, Impératrice, mais où se trouve votre escorte ? Vous ne pouvez pas circuler seule dans les couloirs.
— Qui êtes-vous ?
L’homme s’inclina et répondit :
— Rafaël Montera, pour vous servir, impératrice. Je suis l’un des conseillers de Sa Majesté impériale.
Sigtrygg s’attarda sur les traits du fonctionnaire. Plutôt jeune pour un conseiller, jugea-t-il. Il devait avoir l’âge de l’empereur. Son visage avait une beauté sauvage, mais sans épines. Ses yeux bleus étaient bien trop doux…
— Je n’ai pas d’escorte, et je n’en ai pas besoin.
Le ton de Sigtrygg était ferme. Il ajouta, avec une pointe d’agacement :
— Et cessez de m’appeler impératrice ! Je suis un homme.
L’homme s’inclina plusieurs fois, tout en s’excusant.
— Nous ne pouvons désobéir à l’empereur, veuillez nous excuser, votre Altesse.
L’information irrita Sigtrygg. Il voulut passer devant lui pour poursuivre son chemin, mais une main lui barra la route.
— Il est imprudent de vous laisser seule, impératrice. Laissez-moi appeler une escorte digne de vous. S’il vous arrivait encore quelque chose, l’empereur ne me le pardonnerait pas.
— C’est justement l’empereur mon plus gros problème, protesta Sigtrygg en repoussant la main importune. Et je sais me défendre… seul ! Lâchez-moi ! s’écria-t-il, désormais en colère.
Le fonctionnaire lui tenait le bras et tentait de l’entraîner dans la direction qu’il avait choisie. Que faisait-il ? Comment osait-il ? Sigtrygg se dégagea brusquement et repoussa l’homme d’un coup de poing à l’épaule.
— Ne me touchez pas !
L’homme parut surpris. Sigtrygg recula d’un pas. Un petit groupe se forma autour d’eux. Personne ne prit position. Sigtrygg se sentait confus. Il ne connaissait rien à la vie de cour. Il avait bien surpris quelques bribes de conversations entre son père et sa mère, mais chaque cour semblait obéir à ses propres codes.
Tout à coup, il balaya ses doutes. Personne n’avait le droit de le toucher, point. Un murmure s’éleva. Sigtrygg l’ignora.
— Vous devez me suivre, impératrice. L’empereur a certainement des ordres concernant votre sécurité.
— Je peux assurer ma sécurité moi-même. Et Lucierio m’a permis de me promener seul dans le palais. Qui êtes-vous pour interférer ?
Les lèvres de l’homme se retroussèrent, puis reprirent leur place initiale. Se retenait-il de rire ? Cet homme avait une apparence trompeuse, songea Sigtrygg. Sa colère se tourna contre lui-même, pour son ignorance. Si seulement on lui avait enseigné le protocole autrement que comme un rapport de serviteur à maître.
— Sa Majesté ne donnerait jamais ce type d’ordre.
— Vous n’êtes qu’un étranger à la cour.
Sigtrygg se tourna vers la foule. Des hommes et des femmes aux visages maquillés le fixaient comme s’ils disséquaient un insecte. Il fronça les sourcils. Une « impératrice » n’était-elle pas censée inspirer le respect ? Il pensa à l’épouse d’Itzacoàlt : Xunàn Izel était respectée de tous, et la déférence qui lui était due frôlait celle d’une déesse ; ici, on l’empoignait ?
Son regard revint sur Rafaël Montera… Celui-ci fronça les sourcils en remarquant son expression s’assombrir. Il ne baisse même pas les yeux, songea Sigtrygg. Ce n’était pas pour lui-même qu’il se sentait en colère, mais pour son titre. Il devait supporter son mari, alors…
— Un étranger ? répéta Sigtrygg.
Un sourire mauvais déforma ses traits.
— Si vous voulez déposer une plainte, alors informez votre empereur ! C’est lui qui est venu me chercher, c’est lui qui a besoin de moi, pas l’inverse.
Sigtrygg fit un mouvement pour partir, mais personne ne bougea. Pire, il était encerclé. Une sensation glacée remonta le long de son échine. Il se raidit.
— Impératrice, vous devriez vous montrer raisonnable.
Le ton de Rafaël était doux, comme s’il s’adressait à un attardé. Les poings de Sigtrygg se crispèrent.
— Raisonnable ?
Il s’avança et se planta devant lui, sans ciller, plongeant son regard dans le sien. L’autre tressaillit. Ils étaient proches, peut-être trop. Un nouveau murmure courut dans la foule.
— Personne n’a le droit de me dire ce qui est raisonnable ou non. Le faites-vous pour Lucierio ? Vous n’oseriez même pas.
Sigtrygg agrippa le col de sa veste et attira son visage au sien. Leurs souffles se mêlèrent. Rafaël battit des paupières, tandis que celles de Sigtrygg restaient immobiles.
— Je peux vous tuer, dit Sigtrygg froidement, et il ne lèverait pas le moindre doigt pour vous.
— Qui vous en donne le droit ?
— Lucierio Inigo Valcàzar de Montemayor.
La réponse lui échappa… Sigtrygg rougit légèrement. Il détestait ce type, mais dans cette situation, lui seul lui venait en tête, malgré lui.
— Vous ne pouvez pas vous en prendre à l’un des conseillers de l’empereur, fit une spectatrice.
Sigtrygg tourna la tête vers elle et demanda, avec une pointe d’ironie :
— Mais moi, si ?
La femme se troubla et porta la main à sa bouche. Sigtrygg se redressa et fixa l’assistance d’un regard froid.
— Qui êtes-vous pour me traiter comme vous le faites ? Où est le respect dû à mon rang ?
Un ricanement monta dans la foule.
— À peine arrivée et il réclame du respect ? Ce déchet trouvé dans je ne sais quelle poubelle ?
— Il a raison, il s’agit de notre Impératrice, protesta Rafaël. Que ferez-vous lorsque notre empereur l’apprendra ?
— S’il en avait quelque chose à faire, cher Rafaël, une garde personnelle lui aurait été attribuée. Mais vous-même ne semblez même pas au courant, dans vos services.
Sigtrygg fixait Rafaël sans savoir dans quelle case le ranger. Il n’aimait pas son sourire ambigu, ni la façon dont son regard glissait de côté pour le dévisager… Sigtrygg ferma les yeux : ces gens le dérangeaient. Il n’avait pas le temps de débattre. Il voulait sortir.
Il se détourna et tenta de fendre la foule, mais celle-ci se resserra, l’empêchant d’avancer. Les spectateurs le regardaient avec moquerie. Alors la colère monta. Il n’allait pas s’abaisser à les pousser, à les toucher… Le dégoût l’envahit. Il chercha à se faufiler, mais une main s’abattit sur lui, l’arrêtant net. Il tourna la tête : Rafaël.
— Où allez-vous ?
Sigtrygg saisit la main trop familière et la tordit avec violence. L’homme tomba à genoux, gémissant de douleur. Un mouvement de surprise parcourut l’assemblée. Passé le premier choc, la foule se resserra autour de Sigtrygg.
— Lâchez le conseiller Montera !
— Mais…
Une légère fumée blanche s’échappa de la bouche de Sigtrygg. Le bout de ses doigts se recouvrit de glace… Il se sentit pris au piège.
— Que faites-vous ?
Une voix féminine claqua derrière la foule, forte, ferme et tranchante. L’assemblée se figea sur place plus vite qu’une coulée de glace.
Sigtrygg s’était immobilisé comme les autres : d’abord parce que cette voix couvrait le chahut et l’avait pris par surprise, ensuite parce qu’il remarqua l’attitude des nobles autour de lui. Seuls ses yeux bougeaient…
— Qui ose toucher à l’Impératrice ?
Plus personne n’osait respirer, pas même Sigtrygg. Cette voix dégageait une telle autorité que lui-même ne savait plus que faire… Il remarqua, avec un immense soulagement, que la foule se retirait lentement. Il eut la nette impression que la cour marchait sur des œufs.
— Dégagez de là ! Plus vite !
Sigtrygg vit la foule s’écarter comme par miracle, même si quelques protestations s’élevèrent. Une femme assez grande avançait vers lui d’un pas décidé. Elle ne le regardait pas ; elle adressait plutôt des coups d’œil assassins à ses détracteurs, qui baissèrent les yeux ou préférèrent se taire.
Elle était vêtue de noir ; une courte cravache battait contre sa paume et, sur son flanc, le fourreau d’une épée courbe attrapait les éclats de lumière. Elle semblait un peu plus âgée que lui. Belle, elle devait faire tourner nombre de têtes. Mais pour l’instant, elle intimidait et intriguait Sigtrygg plus que tout.
Leurs regards se croisèrent soudain. Ses yeux sombres étaient durs. Elle s’arrêta devant lui et s’inclina profondément.
— Veuillez recevoir tous mes respects, votre Altesse Impériale. Je me présente : Théodora Noctenera, lieutenant de la première division, dit-elle d’une voix assez claire pour être entendue de tous. Et je suis assignée comme garde personnelle auprès de votre Altesse Impériale.
Un murmure s’éleva. Concentré sur la jeune femme, Sigtrygg releva la tête lorsqu’il remarqua un nouveau mouvement dans la foule. Un homme grand, vêtu de noir comme elle, s’arrêta à son tour. Sur son visage ne filtrait aucune émotion ; pourtant, Sigtrygg perçut en lui une menace latente.
L’homme s’inclina avec respect, la main sur la poitrine. Sa voix grave s’éleva assez fort pour être entendue de tous.
— Veuillez recevoir tous mes respects, votre Altesse Impériale. Je m’appelle Jorge Molina, major au sein de la première division. Je suis assigné comme garde personnel auprès de votre Altesse Impériale. J’exécuterai tous les ordres que vous me donnerez.
Les deux militaires demeuraient inclinés, et Sigtrygg mit quelques secondes à comprendre ce qui se passait. Il jeta un coup d’œil aux nobles autour de lui. Ne s’étaient-ils pas encore reculés ? Leurs regards restaient fixés sur les deux silhouettes inclinées.
— Relevez-vous, murmura Sigtrygg.
Les deux gardes se redressèrent.
— Des gardes personnels ? reprit Sigtrygg, toujours étonné.
— Votre Altesse Impériale, où que vous soyez, nous serons là, sauf ordre spécifique de votre part. Nous assurons votre sécurité partout où vous vous déplacez.
Théodora jeta un coup d’œil à l’assistance, toujours présente, qui buvait chacune de ses paroles.
— La situation que vous venez de vivre ne se reproduira plus. Sa Majesté a donné ses ordres ce matin même au général, mais nous n’étions pas au palais. Nous accepterons notre punition, comme il se doit.
Théodora et Jorge s’inclinèrent à nouveau. Sigtrygg leva les mains et secoua la tête.
— Non, non… je n’ai pas l’intention de vous punir. J… j’ai besoin de vous.
Sigtrygg se sentait pris au dépourvu. En temps normal, il aurait refusé une escorte, mais là… Avec ce qui venait de se produire, il accueillait la nouvelle avec soulagement. Lucierio avait pensé à sa sécurité. Il lui en était reconnaissant, tout en étant agacé. Il ne voulait rien lui devoir. Toutefois, savoir qu’il lui accordait assez d’importance pour tenir la cour à distance le rassurait.
— Commandez, et nous nous exécuterons.
Sigtrygg hésita. Depuis qu’il savait deux gardes assignés à sa personne, il se sentait de nouveau gauche. Il n’y connaissait vraiment rien.
— Faites-moi visiter le palais, dit-il.
Oui, il avait besoin de connaître l’environnement dans lequel il se trouvait, aujourd’hui. Accompagné de ses gardes, cette fois, il ne serait plus entravé, ni même intimidé.
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